LA PRESSE PEUT ENCORE GAGNER LA BATAILLE DU MULTIMÉDIA

MULTIMÉDIA. Ce terme est porteur de nombreux sens. Pour certains, il s'agirait d'un système grâce auquel chacun pourrait avoir directement, en temps réel, sans intermédiaire, accès à toutes les connaissances, à toutes les informations. Pour d'autres au contraire, il s'agirait d'un mode de communication sans contrôle, risquant de déstabiliser gravement les structures traditionnelles de nos démocraties, engendrant même des dérives graves pour la cohésion de notre société.

Faut-il rappeler que le multimédia n'est en soi qu'un outil. Personne ne peut prétendre aujourd'hui prévoir son devenir, tant les incertitudes quant aux demandes, celles des consommateurs, sont nombreuses.

Une seule certitude : ces nouvelles technologies devraient profondément bouleverser à terme le modèle économique à partir duquel fonctionne l'ensemble des médias – presse écrite, radio et télévision – les faisant passer progressivement, pour une part de leur activité, du système de l'offre, de la diffusion de masse, à celui de la demande, celle du consommateur.

Une seule évidence : très en retard dans le domaine de l'édition électronique, la structure du monde des médias risque d'être fortement déstabilisée par un phénomène qui s'accèlère et qui va submerger la France. En 1996, on dénombrait 30 millions d'utilisateurs d'INTERNET, dont 30 % aux Etats-Unis, à peine 1,4 % dans notre pays qui se situe au 13ème rang européen. Sur les 400 000 sites recensés, moins de 7 000 sont francophones.

Un nouveau média, affirment certains, n'en remplace jamais un autre. La radio n'a pas tué l'écrit; la télévision n'a pas fait disparaître la radio. Ce principe de base est-il toujours fondé ? Beaucoup en doutent. La révolution du numérique a pour effet premier de ne plus laisser aux médias traditionnels l'exclusivité de la diffusion de l'information, amenant certains acteurs à sortir de leur métier de base. Enfin, la segmentation des marchés n'étant plus conditionnée par la nature du support (papier, audio, vidéo), la concurrence entre les médias ne pourra qu'être de plus en plus forte sur le marché de la publicité et cela face à des consommateurs qui se refuseront à payer l'information.

Rien ne sert de se leurrer, le multimédia fera, à terme, littéralement exploser les structures traditionnelles du marché de la communication et de l'information. Les grands opérateurs de télévision l'ont déjà bien compris. La gigantesque bataille qui se livre à l'échelle planétaire, avec ses conséquences en France, prouve qu'une autre organisation du paysage audiovisuel est en train de se mettre en place, une autre conception de la consommation de l'image est en train de naître.

Réservé à une minorité, Internet, dans sa forme actuelle, n'est qu'une étape de transition. La rentabilité n'interviendra qu'au moment où le grand public aura accès aux services en ligne. L'enjeu est de taille. La voie est déjà tracée. La porte d'accès au multimédia grand public sera un écran, réunissant les atouts du PC et du téléviseur, doté d'une interactivité plus ou moins importante, relié au monde extérieur par le téléphone, le câble ou une parabole.

La presse écrite est-elle concernée par cette évolution? A l'évidence, elle l'est. Mais, littéralement prise en tenaille par les conséquences d'une forte érosion de son lectorat et une baisse constante de ses parts de marché publicitaire, elle ne peut, comme cela s'est fait outre atlantique, dégager d'importants moyens financiers pour investir sur un marché où les retours sont inexistants dans l'état actuel des choses et très faibles s'ils ne s'inscrivent pas dans un volume important.

La convergence, en France comme ailleurs, des trois planètes – médias, informatique, télécom – se dessine clairement. Les prises de position des grands opérateurs français et étrangers sont annoncées et donc connues. Mais faudrait-il admettre pour autant que la presse écrite soit exclue de fait de ce nouveau monde, pour devenir un simple satellite autour de cette nouvelle planète ?

Les conséquences d'un tel scénario sont claires. Les éditeurs changeraient de statut pour devenir de simples fournisseurs d'informations, au seul profit d'opérateurs venus du monde de l'image, de l'informatique ou de la publicité.

La bataille du multimédia sera gagnée par ceux qui détiendront les contenus. N'est-il pas pour le moins paradoxal que la presse écrite française et plus particulièrement la presse d'information générale quotidienne et magazine, qui a su capitaliser, depuis des décennies, savoir-faire et contenu soit demain contrainte, faute de moyens, de céder ses atouts et donc sa place d'acteur majeur au sein de la société, pour ne conserver qu'un rôle d'agence de presse, perdant ainsi son indépendance.

Economiquement, culturellement, ce scénario est inacceptable. Les plus hautes autorités de l'Etat reconnaissent que les menaces qui pèsent aujourd'hui sur l'écrit peuvent avoir des conséquences directes sur l'exercice même des libertés et le fonctionnement de la démocratie.

Ces menaces sont réelles, car la bataille autour des autoroutes de l'information passera d'abord par la conquête des autoroutes de la publicité. Le véritable enjeu, dans un modèle économique qui tend de plus en plus à fonctionner sur la diffusion et la mise à disposition gratuite de l'information et des services, reste le marché de la publicité et la maîtrise des services en ligne, sur lesquels une partie de plus en plus importante de la publicité va se reporter.

Qui contrôlera les nouveaux médias demain en France? La presse écrite d'information générale, quotidiens et magazines, forte de ses contenus, de son métier, de son ancrage encore profond au sein du pays, mais très affaiblie financièrement ?

Le monde de l'audiovisuel, fort de sa capacité à maîtriser culturellement les nouvelles technologies et acteur dominant sur le marché de la publicité? Des groupes étrangers, de dimension internationale, pour certains issus du monde de l'industrie informatique, dotés de très puissants moyens financiers, considérant la France comme un simple marché local ?

Ces questions prouvent, d'une part, que c'est l'existence même de la presse écrite, dans sa forme actuelle, qui est aujourd'hui en cause et, d'autre part, que la problèmatique est globale. En effet, celle-ci concerne l'organisation, l'équilibre des structures du paysage de la communication et de l'information de notre pays, dans un ensemble européen et mondial. L'ouverture des marchés génère logiquement une dérégulation des systèmes et des organisations. Faute d'une stratégie cohérente et d'actions convergentes, l'hypothèse d'une déréglementation totale, échappant aux acteurs comme au législateur au profit de groupes étrangers, ne peut plus être écartée. Le sénateur Cluzel parle déjà de "bataille de France".

Dans l'état actuel des choses, il s'agit de savoir s'il est encore possible d'infléchir le cours des événements, dans un univers où les accélérations des phénomènes sont très rapides.

Plusieurs conditions doivent être réunies pour pouvoir répondre positivement à cette question.

Offensive en proposant très rapidement de nouveaux produits, dans le cadre d'actions menées en commun, pour obtenir dans les délais les plus brefs des effets de volume nécessaires, dans le domaine des contenus éditoriaux et publicitaires, sur des marchés qui risquent de lui échapper.

Offensive par sa capacité à générer des partenariats autour de produits, avec des acteurs qui ne sont pas nécessairement issus du monde des médias traditionnels (collectivités locales, télécom, informatique), afin de préserver ou attaquer des marchés thématiques ou géographiques.

Offensive en investissant dans les domaines qu'elle maîtrise : contenu, connaissance de son marché.

Défensive au sens où il lui faut aujourd'hui convaincre les pouvoirs publics que la presse écrite française ne peut relever seule le défi du multimédia. Pour préserver son rôle d'acteur, de modérateur, d'élément essentiel assurant la structuration sociale des communautés, un véritable moratoire est nécessaire. En d'autres termes, obtenir des pouvoirs publics de ne prendre aucune décision dans les mois à venir pouvant aggraver de façon irréversible les déséquilibres actuels, notamment dans le domaine des ressources publicitaires.

· Les pouvoirs publics ont par ailleurs la possibilité d'intervenir dans deux domaines :

- Dans celui de l'industrie, en créant une filière industrielle française à partir d'une synergie presse-industrie s'appuyant sur un système de fonds à la création.

- Le second domaine concerne les collectivités locales. Les nouvelles technologies de l'information, à l'initiative d'un certain nombre d'élus locaux, sont de plus en plus utilisées. Considérant que celles-ci sont des éléments structurant pour assurer le bon fonctionnement des collectivités (mairies, départements, régions), les élus entendent jouer un rôle majeur dans la révolution de la communication. Détentrices de contenus, capables d'assumer des investissements lourds sur de longues périodes, sans nécessité de retour à court terme, les collectivités locales devraient pouvoir jouer un rôle moteur à condition bien évidemment qu'elles puissent obtenir les moyens réglementaires pour y arriver. Par exemple, dans le cadre de partenariats avec des acteurs du secteur privé.

La survie même de la presse écrite française serait-elle aujourd'hui soumise à des plans d'action touchant à l'ensemble du monde de la communication ? Certainement, mais pas uniquement, si elle a la volonté de gagner la bataille du multimédia.

En effet, la presse ne peut prétendre conserver son rôle dans notre société si elle ne redéfinit pas clairement ses fonctions. Elle doit donc revoir tout à la fois son métier et son identité.

Son métier

Elle a la possibilité, pour la première fois de son histoire, d'exister sur plusieurs supports dont l'un d'entre eux, à terme, pourrait largement concourir à la rentabilité de l'ensemble de ceux-ci.

En effet, même si cela peut paraître paradoxal, c'est en remontant à ses sources que la presse devrait parvenir, au XXIème siècle, à maintenir son support papier. A l'aube de ce siècle nouveau, ce média connaît sa deuxième grande mutation, depuis celle générée au XIXème siècle par Emile de Girardin, qui avait compris qu'un journal pouvait devenir accessible au grand public en abaissant son prix, grâce à l'utilisation de la publicité et des annonces. La presse écrite avait alors considérablement élargi son audience, pour passer d'une presse réservée à une élite intellectuelle à un organe d'information de masse.

Au milieu du XXème siècle, aiguillonnée par la radio puis par la télévision, sur l'évènementiel, elle s'est lancée, parallèlement à la mise en perspective de l'évènement, dans le développement de l'information-service, l'information pratique.

A la fin du XXème siècle, avec l'arrivée de nouvelles technologies, il s'avère que le support papier n'est plus adapté à ce type de contenu, qu'il soit à caractère éditorial ou commercial.

L'édition électronique et son aspect interactif sont, pour la presse, une formidable opportunité pour conquérir de nouveaux marchés, grâce à la diffusion, la mise à disposition de contenus, dans lesquels elle a su acquérir, au niveau de la collecte et du traitement, un savoir-faire inégalé. Il s'agit de l'information service, l'information pratique, celle qui intéresse le consommateur au quotidien.

Demain, un journal pourra vivre grâce à des recettes générées par des contenus mis gratuitement à la disposition du grand public, sur un support : l'écran, jusqu'à présent réservé à son concurrent, l'image.

Son identité

La presse française a fondé, il y a plus de deux siècles, sa légitimité sur sa capacité à ouvrir le débat sur les idées. Ce débat a progressivement quitté les colonnes des journaux pour s'installer, puis se transformer en spectacle, sur les écrans.

Etrange paradoxe que celui qui aboutit en fait à la rencontre d'Emile de Girardin et de Bill Gates.

C'est par sa volonté et sa capacité à se positionner sur le marché du tout image que la presse française devrait retrouver sa raison d'être, ses racines, sur son support d'origine, le papier.

C'est ce support papier qui devrait rendre à la presse écrite sa vocation première, celle d'une presse d'idées, d'opinions et de références, indispensable au fonctionnement de la démocratie.