Discours de M. François FILLON,
Ministre délégué à la Poste, aux Télécommunications
et à l'Espace
Chambre de Commerce Franco-Britannique
Londres
- 21/11/96 - 20 heures
Croissance exponentielle des services et du trafic, avènement du
multimédia, alliances industrielles à l'échelle mondiale :
une révolution est entrain de bouleverser les télécommunications.
Les enjeux de cette mutation sont tels que l'Europe devait s'y préparer à
temps. L'idée de créer un marché unique des télécommunications
s'est donc très vite imposée. Dès 1984, les Etats membres
de l'Union Européenne ont engagé le débat qui allait les
conduire à la décision unanime d'ouvrir le secteur à la
concurrence au 1er janvier 1998. Ainsi, la généralisation de la
concurrence dans les télécommunications, qui est un phénomène
que connaissent tous les grands pays à travers le monde et qui résulte
de la formidable évolution des technologies qui se jouent des barrières
nationales, oblige tous les gouvernements à revoir en profondeur leur
cadre réglementaire et leur mode d'intervention dans le secteur pour
adapter les vieux monopoles à un jeu désormais mondial.
La France n'échappe pas à ce phénomène. Comment
le pourrait-t-elle d'ailleurs ?
La France, comme les autres pays européens, et la Grande Bretagne a
montré la voie en la matière, a même beaucoup à
gagner à ces évolutions si elle sait profiter de cette opportunité.
En renforçant la productivité et la compétitivité de
nos économies. En développant de nouveaux usages des moyens de
communication. En favorisant la baisse des tarifs pour le bien du consommateur.
En assurant le succès, sur l'ensemble des marchés, de nos opérateurs
et industriels qui disposent d'atouts considérables dans ce secteur.
La question qui était posée au Gouvernement français était
donc au début de 1996 simple : la France serait-elle au rendez-vous de la
révolution des télécommunications ? Je veux vous prouver
aujourd'hui qu'elle le sera et que la réforme que j'ai conduite cette année
avait pour objectif de préparer la France à ces défis.
Cette réforme comporte deux volets que je vais vous présenter : un
nouveau cadre réglementaire établissant une concurrence généralisée
dans le secteur ; une adaptation du statut de France Télécom,
transformée en société anonyme dont le capital sera ouvert
dès le printemps 1997.
1- Premier volet : Le nouveau cadre réglementaire de la
concurrence
Contrairement à ce que j'entends parfois affirmer par des
commentateurs peu au fait de la réalité, la France n'est pas réfractaire
à la concurrence dans les télécommunications.
Nous avons pour commencer toujours fidèlement respecté nos
engagements européens dans ce secteur, et je remercie M. Van Miert qui ne
manque pas une occasion de rappeler que la France est, dans ce secteur, le bon élève
de la classe européenne. La préparation à l'échéance
de 1998 le démontre une fois de plus puisque nous sommes le pays le plus
avancé - après le Royaume-Uni bien sûr - dans la définition
des nouvelles règles du jeu, tant par l'adoption d'une nouvelle législation
- l'Allemagne nous a suivi de peu - que par l'élaboration des textes
d'application qui en est aujourd'hui à un stade très avancé.
Nous avons même souvent anticipé les décisions européennes,
par exemple dans les mobiles ou les communications par satellite, et notre
nouveau cadre réglementaire contient d'ailleurs des innovations et des
avancées dont, j'espère, l'Europe pourra s'inspirer dans un proche
avenir. J'aurai l'occasion d'y revenir.
La concurrence ne nous fait donc pas peur, et c'est résolument que
la France poursuit - dans les textes mais aussi dans les faits - le processus de
libéralisation engagé depuis 1990. Mais la libéralisation,
ce n'est pas le loup libre dans la bergerie libre. C'est au contraire un marché
organisé par des règles du jeu claires et transparentes, équitables
pour tous les acteurs, et donnant aux investisseurs une visibilité
suffisante pour qu'ils aient confiance dans le développement du marché
et souhaitent y investir.
Plusieurs principes et objectifs m'ont guidé dans l'élaboration
de ces nouvelles règles du jeu et y trouvent aujourd'hui leur traduction.
En premier lieu, créer une concurrence ouverte et effective sur
l'ensemble du marché des télécommunications.
La concurrence en France en 1998 sera totale : elle touchera, sans
restriction, l'ensemble des segments du marché, quelle que soit la clientèle
visée - résidentiel ou professionnels - le service offert, ou la
technologie utilisée. C'est un peu une première, et les pays qui
ont déjà une expérience de la concurrence - comme les
Etats-Unis ou le Royaume-Uni - ne se sont que très progressivement
acheminés dans la même voie : sept ans de duopole au Royaume-Uni,
avant une libéralisation graduelle qui vient tout juste de toucher les
services internationaux ; maintien d'un monopole sur le téléphone
local aux Etats-Unis, même si le développement de la concurrence
est là aussi désormais programmé.
Un système ouvert et transparent de licences permettra à tous
ceux qui en ont la capacité d'entrer sur le marché français,
sans limitation a priori du nombre de licences, sauf dans le cas de pénurie
des fréquences. Les opérateurs se verront allouer les ressources nécessaires
à leur activité : fréquences, numéros, et droits de
passage sur le domaine public dont bénéficieront tous les opérateurs
dans des conditions égales.
Et pour vous prouver que nous souhaitons une concurrence effective, j'ai le
plaisir de vous annoncer que j'ai signé aujourd'hui la première
licence d'opérateur d'infrastructure alternative en faveur de la société
France Manche qui exploite le tunnel et fournira des liaisons louées
entre Paris et Londres. Un beau symbole, n'est-ce-pas? Dans les prochains jours,
je délivrerai des licences du même type à la SNCF, MFS et
COLT.
Créer une concurrence ouverte et effective, c'est assurer que tout
utilisateur pourra accéder simplement à la concurrence et en bénéficier.
La loi a introduit plusieurs dispositions importantes, notamment dans les mécanismes
de numérotation. La portabilité des numéros entre opérateurs
sera possible dès 1998 - sur la base de techniques faciles à
mettre en oeuvre mais encore assez coûteuses - et la généralisation
des réseaux intelligents permettra à partir de 2001 de l'étendre
à la portabilité géographique et d'en diminuer le coût.
La sélection du transporteur longue distance sera possible, dès
1998 appel par appel (le premier chiffre de notre nouveau plan de numérotation
a été réservé à cet effet), et au 1er janvier
2000 pour une présélection par abonnement.
Le deuxième principe qui m'a inspiré dans cette réforme,
c'est d'intégrer, d'une manière équitable pour les opérateurs
concernés, une conception moderne des missions de service public dans le
nouveau cadre concurrentiel.
Le service public, ce n'est pas à mes yeux une conception archaïque
et étatiste de l'organisation des marchés. Ce n'est pas davantage
une manière de défendre vis-à-vis de Bruxelles la place des
monopoles ou des subventions publiques.
C'est tout simplement la prise en compte, dans une définition aussi
claire et pragmatique que possible, des besoins de la société qui
ne sont pas spontanément pris en charge par le marché. Quelques
exemples pour illustrer la réalité de ces besoins et les solutions
que nous y avons apportées.
L'accès de tous au téléphone est la marque d'un pays développé
et démocratique. Je suis d'ailleurs frappé, en regardant la carte
mondiale des taux de pénétration du téléphone, de la
concordance que l'on peut y voir avec le degré de développement économique
ou le régime politique des pays concernés. Mais pour assurer l'accès
de tous au téléphone, encore faut-il, pour les populations les
plus défavorisées, prévoir des solutions répondant à
leurs difficultés spécifiques. Dans une campagne publicitaire récente,
France Télécom qualifiait le téléphone de " fil
de la vie ". Coupez ce fil, et pour certains il ne restera plus grand
chose. Nous avons donc introduit dans la loi l'existence de tarifs spécifiques
pour ceux qui rencontrent des difficultés particulières, en raison
de leur handicap physique ou de leur faible revenu. Tous les opérateurs
pourront proposer ces tarifs, dont le coût sera compensé par le
fonds de service universel.
L'autre exemple que je voudrais citer, et il est assez remarquable car je
crois que c'est une première mondiale, c'est la création d'un
annuaire universel. Mécaniquement, la concurrence sur le téléphone
doit conduire à créer, au domicile de chaque abonné, une "
bibliothèque d'annuaires " qu'il sera contraint de consulter avant
de trouver les coordonnées de la personne qu'il souhaite appeler. C'est
ce que nous avons souhaité éviter, en créant, en un lieu
unique, une base de données universelle des coordonnées de tous
les abonnés, base de données qui sera accessible par les éditeurs
d'annuaires et les fournisseurs de services de renseignements.
Voici deux exemples qui montrent, non seulement que service universel et
concurrence ne sont pas incompatibles, mais même qu'ils s'enrichissent
mutuellement. La loi définit précisément le contenu du
service universel auquel tous doivent avoir accès à un prix
abordable et qui pourra évoluer en fonction des progrès
technologiques. Elle organise sa fourniture en en chargeant France Télécom,
seul capable d'assurer sa fourniture au 1er janvier 1998 sur l'ensemble du
territoire, mais aussi en prévoyant que tout autre opérateur
pourra demander à assurer également dès lors qu'il en
accepte la charge sur l'ensemble du territoire national. Elle assure enfin son
financement au travers de mécanismes de compensation entre les opérateurs
qui assument ces charges et leurs concurrents.
Dernier principe que je voulais développer, assurer la confiance des
investisseurs par une régulation indépendante et équitable
du marché. La concurrence ne pourra réellement se développer
que si la mise en oeuvre des nouvelles règles du jeu est confiée à
une autorité impartiale, séparée de la fonction
d'actionnaire de France Télécom, et qui pourra afficher une
doctrine et des lignes directives claires et stables dans le temps, à
l'abri des alternances politiques éventuelles.
Une autorité de régulation des télécommunications
sera donc mise en place en France dès le 1er janvier 1997. Elle
comprendra cinq membres, trois nommés par le gouvernement, deux par les
présidents des deux assemblées parlementaires. Leur mandat sera de
six ans et non révocable. Son budget sera individualisé par le
Parlement, et elle pourra l'exécuter librement. Elle disposera de moyens
importants, et la majorité des services actuels de mon Ministère
la rejoindra dès le 1er janvier prochain, ce qui lui permettra d'être
opérationnelle à cette date. La loi lui donnera ainsi toutes les
garanties statutaires d'indépendance qui sont nécessaires pour
imposer sa crédibilité et son impartialité.
Elle disposera de trois leviers essentiels dans la conduite de la régulation
du secteur.
C'est d'abord elle qui mènera le processus d'instruction des
demandes de licences et qui allouera aux opérateurs les ressources en fréquences
et en numéros nécessaires à leur activité. Elle aura
donc un rôle essentiel dans la structuration du marché pendant la
phase d'ouverture à la concurrence.
Elle sera ensuite compétente pour trancher les litiges liés à
l'interconnexion entre opérateurs. En particulier, elle sera amenée
à fixer le niveau des tarifs d'interconnexion qui sera l'un des paramètres
essentiels de la concurrence. Sur ce sujet important, je pense que les tarifs
d'interconnexion en France devraient être comparables à ceux
pratiqués dans d'autres pays.
Elle pourra enfin imposer des sanctions financières aux opérateurs
qui n'auront pas respecté leurs obligations réglementaires, ce qui
lui permettra notamment d'assurer un contrôle effectif des licences des opérateurs.
Elle disposera également de compétences partagées avec
le ministre des télécommunications : dans le domaine des licences
(suivant un schéma proche de celui appliqué au Royaume-Uni), du
financement des obligations du service universel (elle mènera les évaluations
qui seront approuvées par le Ministre), ou des tarifs (elle sera associée
à leur contrôle). Elle pourra, pour assurer une meilleure
application du droit de la concurrence au secteur des télécommunications,
saisir directement le Conseil de la concurrence de toute pratique contraire aux
règles de la concurrence.
L'autorité de régulation sera donc en mesure, dès sa
création, d'assurer le développement d'une concurrence effective,
innovante, loyale et bénéfique aux utilisateurs.
C'est la mission que lui assigne la loi et l'objectif principal de cette réforme
du cadre réglementaire français.
Je ne voudrais pas conclure sur ce sujet sans indiquer que le succès
de cette réforme a largement reposé sur une méthode ouverte
associant largement les acteurs économiques à la préparation
des nouvelles règles du jeu. C'est ainsi qu'une large consultation
publique a été conduite à l'automne 1995, afin de préparer
la rédaction de la loi, dont la discussion par le Parlement a été
ensuite largement facilitée. C'est une méthode que nous
poursuivons actuellement sur la préparation du cadre réglementaire.
C'est une difficulté supplémentaire que de se plier à
cette méthode de transparence lorsqu'il faut aller vite - 1998 c'est
demain et il ne reste que très peu de temps pour s'y préparer -
mais c'est aussi une exigence à laquelle je tiens pour créer et
maintenir un climat de confiance autour de ce nouveau cadre réglementaire
français, afin d'encourager l'investissement et donc la croissance du
marché.
J'ajoute que les acteurs étrangers ont été à
tous les stades largement associés à cette concertation. Sur la
centaine de contributions reçues à la fin de l'année dernière
préalablement à la rédaction de la loi (et qui représentent
plus de mille pages de commentaires), un quart environ provenaient d'acteurs ou
d'organisations étrangères. C'est à mon sens un signe d'intérêt,
qui a préludé aux alliances conclues sur le marché français
pour préparer efficacement plusieurs pôles concurrents de France Télécom
: entre la Générale des Eaux, BT et Mannesmann ; ou entre
Bouygues, STET et Veba. Cette ouverture est aussi un facteur de renforcement de
la crédibilité de l'alliance conclue entre France Télécom,
Deutsche Telekom et Sprint.
2 - Deuxième volet : l'adaptation de France Telecom
Dans ce contexte, il était bien sûr essentiel de donner à
notre champion national les mêmes armes que ses concurrents pour affronter
cette compétition et jouer un rôle mondial dans ce secteur. Cela
passait par la transformation de France Télécom en une société
anonyme de façon à donner à cette entreprise les mêmes
règles de gestion que ses concurrents.
En effet, les conditions de monopole qui avaient fondé la prospérité
de notre opérateur national devant disparaître, son statut
administratif, conçu dans un cadre protégé, devait être
revu. Le fait de ne pas disposer d'un capital social dans un secteur hautement
concurrentiel était un handicap évident et pouvait s'avérer
pénalisant dans le cadre d'une stratégie de partenariat durable
alors même que France Télécom a inauguré cette année
son alliance stratégique avec Deutsche Telekom et l'américain
Sprint pour conquérir un marché mondial.
Un tel changement suscitait des interrogations et des inquiétudes
chez une grande partie des agents de France Télécom. Le
gouvernement, selon la méthode que j'avais proposée en juillet
1995, a donc procédé à cette réforme, pas à
pas, avec un souci permanent du dialogue et de la concertation. Après
avoir éclairer l'ensemble des acteurs intéressés sur le
cadre dans lequel se déroulerait la concurrence et avoir garanti la
place accordée au service public et les missions de service public de
France Télécom, le gouvernement a apporté des garanties au
personnel afin de le rassurer sur son sort personnel : l'Etat conservera
directement la majorité du capital; les agents fonctionnaires demeureront
fonctionnaires; les retraites des fonctionnaires continueront à être
versées par l'Etat.
Ainsi nous avons pu faire adopter en juillet dernier une loi qui transforme
à partir du 31 décembre 1996 France Télécom en société
anonyme et le Gouvernement français souhaite ouvrir dès le
printemps prochain environ 20% du capital de France Telecom aux investisseurs.
Ainsi, la France sera bien au rendez-vous de la révolution des télécommunications.
La France n'a pas peur de la concurrence. Elle n'a pas peur de s'insérer
dans la mondialisation des échanges de télécommunications
et d'ouvrir son marché. Et j'espère vous avoir convaincu que cette
démarche est résolue et qu'elle va consolider dans notre pays un pôle
d'excellence et d'attraction pour les télécommunications
mondiales.