Mémoire de DEA
(en particulier en Allemagne, en France et aux Etats-Unis)
Directeur de mémoire :
M. le Professeur Renaud DORANDEU
Rédaction :
Bernhard LEHMANN von WEYHE
IEP de Strasbourg
Adresse :
Heinrich Laur Str. 2
66386 St. Ingbert/Sarre
Allemagne
Tél/Fax : 0049 6894 87505
E-mail : bele@stud.uni-sb.de
Septembre 1998
Sommaire
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"We are watching something historic happen, and it will effect
the world seismically, rocking us the same way the discovery
of the scientific method, the invention of printing,
and the arrival of the Industrial Age did."
(Bill Gates, fondateur et PDG de Microsoft) |
1. Introduction à la problématique
Internet - A quoi ça sert ? A fournir au monde entier un gadget futuriste, un espace de libertés, un lieu d'anarchie et de dérives ? Et le "cyberespace" - Qu'est-ce c'est ? Une idée de rêveurs anglo-saxons, déconnectés de la réalité ? Que faire d'une inondation de données, d'informations et d'images désorganisées sur un réseau sans limites ? Par conséquent, un gouvernement pourrait-il livrer des services de qualité ou interagir avec ses citoyens par un médium aussi flou et anarchique qu'Internet ? Néanmoins, peut-on complètement ignorer un tel développement international ? Voilà les questions que doivent se poser une bonne partie des citoyens, des scientifiques, des responsables politiques et des fonctionnaires dans les années 1990.
Effectivement, l'évolution foudroyante des technologies de communication d'Internet, et la silhouette d'une "société de l'information" se profilant à l'horizon annoncent une révolution économique, sociale et politique très profonde. La croissance vertigineuse du nombre d'ordinateurs en ligne et de réseaux informatiques a réduit le sentiment de distance. Une course mondiale sur Internet, le royaume des Nouvelles Technologies de l'Information et de Communication (NTIC), a été ouverte. En septembre 1998, les NTIC comme email, le World Wide Web (WWW) et online-chat font déjà partie de la vie quotidienne d'environ 147 millions de personnes dans une trentaine de pays ; Internet est entré dans les mœurs. D'après les estimations de l'Union Européenne, ce chiffre pourrait passer à 200 millions d'ici l'an 2000. L'explosion du nombre des internautes dans le monde de 2 à 140 millions en seulement 7 ans reste impressionnante (en 1992 : 3-5 millions ; en 1995 : 15 millions ; en juillet 1996 : 45 millions ; en janvier 1997 : 102 millions). Pour les NTIC, des taux de croissance des utilisateurs par an et par pays de 50 % à 100 % ne sont pas exceptionnels. Aucun médium de communication moderne, ni la radio, ni le téléphone, ni la télévision, n'a pu déclencher une telle dynamique de croissance à son époque.
Au delà de la société de l'information, se trouve le "produit de l'information" par lequel on espère créer à moyen terme un grand nombre de professions et d'emplois. Désormais, l'homme profite des milliards de données digitales qui traversent le monde à la vitesse de la lumière. "La pratique de la communication électronique, la capacité de créer et de rechercher de l'information, fondent l'autonomie du citoyen de demain et conditionnent son insertion sociale et professionnelle. La présence sur les réseaux et l'appropriation des nouvelles méthodes de travail ... sont un impératif d'existence au plan national et mondial." Cette mutation devient si profonde que les media et l'opinion publique n'hésitent pas à parler d'une "troisième révolution industrielle".
La théorie de "vagues de civilisation" des futurologues américains Alvin et Heidi Toffler va dans le même sens : après les vagues de la société agraire et de la société industrielle, celle de la "société de l'information" se manifeste. Dans le modèle des époux Toffler, cette dernière vague dans les pays hautement industrialisés est caractérisée par la dominance du savoir et des informations. En revanche, à l'âge de l'information, les facteurs classiques de production comme le travail, le capital et la terre perdent de leur importance. Alvin et Heidi Toffler prédisent une dynamique dans la création de valeur ajoutée par l'Homme-même, notamment par les processus d'information et de communication. Dans cette argumentation, les tendances majeures du 21e siècle seraient la disparition de la méthode traditionnelle de production industrielle qui ferait remonter la sphère domestique, la décentralisation des idées et des devoirs ainsi qu'une congruence croissante des secteurs privés et publics.
Les gouvernements nationaux s'investissent de plus en plus dans la communication par réseau informatique et, ainsi, se rapprochent d'une gouvernance sui generis de l'âge de l'information. Dans ce cadre, une révolution des relations classiques entre Etat et citoyen est prévisible car une nouvelle culture politique se développe sur Internet. Une culture qui passe à travers les frontières et reste souvent en dehors de la rhétorique politique officielle. Le concept de l'Etat national souverain qui interagit de manière exclusive avec le citoyen dans un domaine réservé de la politique intérieure est de plus en plus difficile à imaginer dans l'avenir des NTIC. La société des réseaux d'information promet de multiples interdépendances technologiques, culturelles, sociales et politiques à travers les frontières traditionnelles. Par un mouvement international de convergence les informations et les acteurs jusqu'ici séparés pourront se rencontrer, se superposer et s'opposer sur Internet.
Face à cela, le but de ce mémoire est de présenter, de classer et de critiquer la mise en œuvre de la "Communication Gouvernementale par Internet" (CGI), notamment en France, en Allemagne et aux Etats-Unis. Nous proposons la définition suivante de la CGI :
"La Communication Gouvernementale par Internet signifie l'ensemble de la communication officielle d’un Etat destinée à ses citoyens qui passe par les Nouvelles Technologies de l'Information et de Communication. Cette communication peut être unilatérale ou bilatérale et elle peut s'effectuer en permanence ou ponctuellement par WWW, email, FTP ou online-chat."
En présupposant la nécessité de toute CGI, ce mémoire tente de documenter de manière interdisciplinaire les enjeux humains, politiques et techniques, d'où le titre : "La Communication Gouvernementale par Internet - enjeux stratégiques à l'aube du 21e siècle." La gamme d'analyse s'étend d'une CGI très développée dans un cas à une situation d'initiation dans d'autres cas. En revanche, tous les cas relèvent en permanence le défi commun de l'évolution et de la rénovation des programmes de CGI. Par ailleurs, pour conserver un cadre d'analyse précis, nous souhaitons mettre l'accent sur les institutions les plus concernées du pouvoir exécutif (les services du chef de l'Etat ou du gouvernement, les ministères de l'information, des affaires étrangères, de l'économie, de la défense, etc.).
Le débat autour d'Internet est devenu un enjeu politique capital dans tous les pays industriels, et pas seulement dans ceux-là. Beaucoup de déclarations pompeuses sont faites, de rapports gouvernementaux rédigés et de débats publics menés. Quelques-uns restent pessimistes par peur de la globalisation et du monde anglo-saxon. Il y a 2-3 ans encore, de grands hommes politiques en France, de droite et de gauche, rejetaient publiquement Internet comme "réseau américain" qui ne pourrait pas s'adapter aux traditions et besoins de la France ... D'autres deviennent sarcastiques comme Yves Léon qui propose une satire sur "un procès politique" contre Internet : "L'Internet, c'est un énorme tuyau autour duquel s'agitent des souris, des mulots et quelques rats..." Encore d'autres font des déclarations ambitieuses au sujet des NTIC, comme le Premier Ministre Lionel Jospin à Hourtin en août 1997 : "Les bouleversements introduits par les technologies de l'information dépassent largement le seul enjeu économique : l'essor des nouveaux réseaux d'information et de communication offre des promesses sociales, culturelles et, en définitive, politiques. La transformation du rapport à l'espace et au temps ... permet des espoirs démocratiques multiples, qu'il s'agisse de l'accès au savoir et à la culture, de l'aménagement du territoire ou de la participation des citoyens à la vie locale. De ces mutations, le Gouvernement a pris pleinement la mesure."
Bien évidemment, le président des Etats-Unis, Bill Clinton, défend tout ce qui a trait à Internet, né dans son pays : "The Information Age has given us a global economy that is based on, more than anything else, ideas. A torrent of new ideas is generating untold growth and opportunity, not only for individuals and firms, but for nations..." Avec l'optimisme caractéristique des américains, Phil Noble, un spécialiste international de la CGI, signe son site Internet de la manière suivante : "In the field of Internet and the new technology, this is only the beginning. For those that marvel at the advancements that have been made, we have but one message: You ain't seen nothing yet!" Après tout, qui pourrait prédire avec certitude l'avenir de ce moyen de communication pour les populations et aussi pour la politique des gouvernements ?
Dans cette discussion chaotique, les responsables politiques de la CGI cherchent des points d'attache concrets, des exemples et explications simples, courts et précis. Comment utiliser Internet pour le bien de la cité et pour l'efficacité de sa propre politique gouvernementale ? A ce sujet, un cas d'étude concret sur l'évolution réussie d'un grand site gouvernemental sera présenté après ce chapitre introductif. Le cas est d'autant plus intéressant qu'il englobe tous les enjeux de la CGI, des barrières bureaucratiques les plus importantes jusqu'aux grands succès des NTIC : il s'agit du lancement du site du Ministère de la défense de l’Allemagne, www.bundeswehr.de . De plus, ce site montre une certaine "normalité" pour ce qui concerne le poids politique, les effectifs investis et sa date de naissance. Grâce à un tel exemple isolé, le lecteur apprendra comment, même dans des conditions difficiles, un grand ministère "traditionaliste" se décide en faveur de la présentation sur Internet et en tire des avantages.
En effet, la présence et l'information gouvernementale sur Internet semblent se transformer en un atout majeur de l'infrastructure d'un Etat. "Ni l'opinion publique, ni les fonctionnaires, ni les hommes politiques, dans leurs plus grand nombre ne se sont encore rendus compte du fait que la société mondiale de l'information, que résume le phénomène Internet, s'apprête à bouleverser les conditions de l'exercice des missions des administrations, dans l'ensemble du monde." Les gouvernements nationaux se trouvent donc sous une énorme pression pour adapter leurs moyens de gouverner et pour montrer l'exemple à une société et à un secteur économique progressivement interconnectés.
Actuellement, les gouvernements nationaux de la France, de l'Allemagne et des Etats-Unis poursuivent de grandes campagnes politiques afin de promouvoir les NTIC liées à Internet. Sous les auspices d'Al Gore, vice-président des Etats-Unis depuis 1993, les programmes américains débutent déjà en 1991 (National Information Infrastructure NII). Désormais ont été abordés la mise en ligne des écoles (K-12 Students) et des universités, le commerce électronique, la digitalisation de l'administration fédérale (National Performance Review, Reinventing Government), la "démocratisation de l'accès", des initiatives globales pour Internet (G 7), etc.
En Allemagne de 1995 à 1998, les ministères de l'économie et de la technologie sous Günther Rexrodt et Jürgen Rüdgers lancent plusieurs programmes au sujet de la société de l'information ("Info 2000"), en particulier pour les universités, les écoles, les media, le secteur commercial et les administrations. Avec 2 ou 3 ans de retard, le Gouvernement français manifeste aussi sa préférence pour les NTIC et pas seulement pour le Minitel national. Entre 1996 et 1998, un bouquet de rapports comme Martin-Lalande, Lorentz, Trégouët, Attali, Baquiast, etc., livrés aux Premiers Ministres respectifs, a officiellement relevé le défi de l'Internet international. Le Programme d'Action Gouvernemental actuel sous Lionel Jospin s'appelle "Préparer l'entrée de la France dans la société de l'information" (PAGSI). Avec plus d'accent de l'Etat sur les enjeux culturels et sociaux, les atouts de la société de l'information en France sont également prônées.
En 1998, il est certain que les politiques nationales de CGI et de NTIC soient toutes conduites de façon massive pour que les "autoroutes de l'information" puissent porter les premiers fruits. Désormais, ces trois pays, leaders dans le monde occidental, possèdent, chacun à sa façon, des réseaux médiatiques et informatiques très avancés au futur prometteur. C’est bien pour cela que ce mémoire tente de documenter et de critiquer la mise en œuvre de la CGI en France, en Allemagne et aux Etats-Unis. L'aspect de comparaison trinationale, utilisé également par les acteurs officiels, promet d'apporter un bon nombre d'amorces de solution et de voies alternatives de CGI.
Les politiques publiques et les grandes stratégies de lancement de la CGI font l'objet de l'étude, aussi bien que l'interactivité des sites, leur accessibilité et la qualité du travail de publication. À ce sujet, nous avons réalisé une série d'environ 40 entretiens avec des professionnels publics et privés de la CGI en Allemagne, en France et aux Etats-Unis. Ces entretiens se sont passés en direct, mais aussi dans des conditions satisfaisantes par email. Le phénomène et les défis de la CGI étant assez divers, ces personnes sont également d'origines très variées :
"L'Internet" tout comme "la Société de Communication" étant devenus des termes flous à la mode, ce travail tente de résumer les origines des grands discours sur la communication, leurs acquisitions réelles mais aussi leurs mythes et leurs débordements fantaisistes. Du secteur commercial au monde politique, tous les responsables "communiquent" pour se donner l'air "moderne". Les mots autour de l'idée de "la communication" sont des vocables utilisés de manière inflationniste. Ici, "la communication" de CGI comprend avant tout la communication dite "externe" des pouvoirs exécutifs nationaux avec leurs citoyens. Pour un classement réaliste du développement de la CGI quatre niveaux de communication et d'interaction peuvent être distingués :
L'efficacité technique et la qualité des interactions de la CGI seront essentielles à l'analyse. Notons ici que certains responsables gonflent les effets et l'esprit d'ouverture promis par la CGI. Dans ce cadre-là, des réflexions sur le caractère démocratique ou la moralité de la CGI devraient aussi être abordées. Suivant les idées des responsables politiques des trois pays d'étude, la CGI ne devrait pas se limiter à la communication "top-down" ou à de fausses promesses de démocratie directe faites au citoyen moyen. Ainsi, les concepts de "l'accès total" et de la modernisation "parfaite" qui circulent dans le monde politique seront révisées sous une lumière critique. La "propagande technologique" ou "techno-discours" risque de cacher un certain nombre d'inégalités sociales autour des NTIC. Le niveau d'éducation et les ressources financières des internautes, partenaires de la CGI, ont toujours été au-dessus de la moyenne... Bien sûr, il sera question des évolutions à succès mais aussi des limites des outils de communication du 21e siècle.
De plus, la pénétration de la cité par la CGI a déjà, et aura encore plus, de conséquences sur la notion de "service public". La modernisation des services administratifs est notamment censée donner le bon exemple à la société entière. Dans son rapport, J.-P. Baquiast exige des réformes profondes : "L'administration doit utiliser systématiquement Internet pour faire évoluer ses comportements internes... Elle doit le faire aussi pour humaniser et rendre plus performantes ses relations avec les citoyens et les entreprises." La diffusion instantanée et l'accès accéléré aux informations dans les banques de données sont des atouts évidents des technologies d'Internet. Suivant la logique interactive "du réseau des réseaux", les nouveaux rapports informatisés entre gouvernants et gouvernés seront regardés de près. Ceci inclut les principaux modes d'interaction digitalisée et des enrichissements statistiques sur des sites-clés de CGI. Les données sont fournies par des programmes de recherches et de sondage spécialisés (Arizona University, Georgia Tech, Ministère de la Défense en Allemagne, Internet Society, Net Wizards, etc.). Par ailleurs, face à cela, la notion classique de "l'espace publique" de Jürgen Habermas s'élargit énormément dans ses dimensions géographiques, temporelles et qualitatives.
Tout au long de cette étude, les questions suivantes d’analyse de la CGI sont posées :
Dans la structure globale, ce mémoire est donc divisé en deux grandes parties. La première partie tente la préparation scientifique du terrain par des définitions d'outils de travail, par la révision de la littérature existante et par l'analyse empirique de l'état des lieux. Cela inclut le recueil, le classement et la comparaison de la masse des informations existantes. Dans la deuxième partie, l'analyse sera complétée par les outils "classiques" de sciences sociales. Il sera question de démanteler des mythes et des illogismes, d'évaluer des visions, ou de retravailler des concepts de CGI.
Suivant la problématique annoncée, ce travail de mémoire intégrera des informations, analyses et pensées conceptuelles de trois grands domaines de recherche scientifique :
1. Les nécessités techniques et les risques de la communication politique
2. L'évolution de l'Internet et de sa technologie de réseaux
3. L'interaction entre gouvernants et gouvernés dans un système démocratique
Notons enfin que de nombreux spécialistes ont apporté à ce travail leurs expériences, des données, leurs opinions ainsi que leurs conseils dans un esprit honnête, optimiste, souvent altruiste et globalement très encourageant. Nous espérons que ce mémoire sera utile comme modeste contribution aux réflexions futures de ces agents professionnels de la CGI.
2. Enjeux méthodologiques
Ici, il nous semble utile de préciser quelques enjeux méthodologiques : les réseaux de communication informatisés sont un terrain de recherche très jeune. Le marché existant souffre d'un grand nombre de documents populistes avec un fondement empirique limité. Souvent, ils rediffusent simplement les multiples préjugés et mythes de la vie quotidienne sur ce qui se passerait ou ce qui ne se passerait pas sur Internet. La recherche en sciences de la communication, en science politique ou encore en sciences de gestion ne se solidifie que lentement, en particulier pour les questions de CGI. Dans les pays anglo-saxons, quelques centres de recherches se sont établis. L'Allemagne et la France se sont réveillées mais traînent encore derrière.
Certes, des difficultés épistémologiques et méthodologiques se cachent derrière cette lenteur apparente : A quelle science appartiennent des recherches sur les facettes multiples de ce "réseau des réseaux" ? Que faire d'un objet international, supranational, ultra-décentralisé, ultra-rapide, ultra-expansif, anarchique et polydirectionnel, bref, assez flou ? Les sciences de la communication, de l'informatique et de la télécommunication y trouvent des créneaux aussi bien que la science politique, la sociologie, le commerce, le droit et bien d'autres. Au moment où une science s'engage dans un domaine comme la CGI, réapparaît le défi de trouver des critères d'analyse précis et utilisables. Dans ce cadre, les traditions linguistiques différentes des trois pays visés sont également remuées. Comme une bonne partie de la terminologie anglo-saxonne d'origine n'a pas d'équivalent en Français ou en Allemand, le lecteur devra excuser d'avance l'utilisation régulière de mots anglais dont une traduction répétitive gênerait la lecture et serait, peut-être, déjà dépassée par les usages actuels. En cas de difficultés de compréhension, un grand annexe terminologique devrait effacer tout doute.
A cela s'ajoute que ce travail contient de nombreuses références à des ressources disponibles en ligne. L'exactitude des adresses a été vérifiée et des efforts ont été faits pour donner des références stables. Néanmoins, il est impossible de garantir que certaines adresses ne soient pas modifiées et transférées ou fermées. En cas de difficultés, le lecteur aura toujours l'option de consulter un moteur de recherche pour retrouver des documents "perdus". Donc, vue la problématique de ce mémoire, l'avertissement méthodologique est double car, d'une part, le choix des critères est limité et souvent nouveau et, d'autre part, notre perspective de la CGI ne peut être exhaustive.
3. Le cas d’étude de la Bundeswehr
Pour aborder l'analyse des multiples facettes de la CGI de manière précise, nous proposons un exemple concret : l'évolution de 1995 à 1998 du site du Ministère de la Défense de l’Allemagne, www.bundeswehr.de . Ce site Internet est un exemple excellent car il reste, jusqu’à présent, un phénomène original au sein de l’administration du gouvernement fédéral allemand. Pourtant, le site montre une certaine "normalité" concernant son poids politique, son cadre financier et sa date de naissance.
Comme pour tout changement important dans une organisation, le démarrage a été lent et difficile. Les quelques responsables du service de l’information du Ministère de la Défense à Bonn qui sont à l’origine du programme Internet se sont battus avec un double défi : tout d'abord, les multiples règlements et procédures administratifs doivent être respectés par tous les membres d’une administration, y compris ceux chargés des relations publiques. A cela s’ajoutent les mesures de protection anti-espionnage ou anti-sabotage, évidemment cruciales pour tout ministère de la défense.
Toutefois, par rapport à celui d’autres collègues militaires des pays voisins, l’environnement fut quand même moins hostile. En effet, en raison des traumatismes de l’histoire récente de l’Allemagne, la Bundeswehr et son ministère cultivent une image très "démocratique" de la défense du pays, reflétée aussi par une communication intense avec le citoyen. Le "Bürger in Uniform", "l’appelé-citoyen", qui fait son service militaire est le contact direct entre la population et "ses" forces armées, un concept cher aux responsables. Cela fut précisé juridiquement par les implications d’une décision de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe de 1977 : le Gouvernement fédéral est tenu d’informer les citoyens de sa politique, ce qui inclut l’information publique par la Bundeswehr sur des questions de défense et de sécurité. Une stratégie de communication très développée avec des moyens financiers, techniques et personnels considérables se trouve à la base des relations publiques (RP) de la Bundeswehr. Dans ce cadre, les services de l’information ont quatre points d’accès majeurs : les media de masse comme "multiplicateurs" (T.V., radio, presse écrite), le citoyen moyen (publicité générale, souvent communication directe), le recrutement de jeunes pour les forces armées et enfin la communication interne pour les soldats de la Bundeswehr.
Seule l’introduction des nouveaux media posa quelques difficultés. Le fonctionnement classique de l’administration n’était pas préparé à ces technologies ; il n’y avait pas de services naturellement compétents pour ce défi interdisciplinaire. De plus, comme les investissements dans la production de publicités et de brochures au goût du jour étaient déjà assez difficiles à réaliser avec la lenteur des procédures administratives, le lancement d’Internet évoquait encore plus de points d’interrogation : Comment investir massivement dans des media dont ni les utilisateurs ni les risques extérieurs peuvent être clairement prédits ? Où seraient les apports concrets aux relations publiques classiques ? Comment introduire et maîtriser une technologie de communication dans les services où peu de responsables sont vraiment formés ? Comment assurer le contrôle centralisé de l’Etat fédéral sur les affaires de défense et de sécurité face à la nature décentralisée, anarchique et "do-it-yourself" d’Internet ?
Telles étaient les questions que quelques "visionnaires" de la section RP du ministère se sont posés au cours de l’année 1995. A cette époque, le site des collègues allemands des Affaires étrangères et le grand Defenselink américain leur servaient d’exemple. Bien évidemment, ces collaborateurs devaient relever le défi de convaincre les chefs de direction et le cabinet du ministre, donc le niveau "politique" du ministère, du rôle-clé des NTIC dans l’avenir proche. Comme nous verrons également dans une multitude d’autres cas de CGI, ce n’est que grâce à des initiatives et des "visions" personnelles que les NTIC ont vu le jour dans les couloirs et, surtout, dans les têtes des administrations.
Pour le cas du site www.bundeswehr.de, c'est un seul officier, le Colonel L., qui osa parler à haute voix des possibilités des NTIC à partir de 1995. Malgré le grand scepticisme de nombre de collègues et de supérieurs, le Colonel a pu obtenir une mission officieuse vers la fin de 1995. Après avoir surmonté les difficultés "classiques" pour trouver un équipement informatique valable et officiellement reconnu, une ébauche du projet a été réalisée. Par ailleurs, un provider a été trouvé qui correspondait au cadre financier, à la qualité ainsi qu’aux besoins de sécurité particuliers du ministère. De cette manière-là, une première version du site de www.bundeswehr.de fut mise en ligne comme projet pilote le 31 janvier 1996. Par ailleurs, seulement deux personnes, le Colonel L. et un autre jeune officier spécialisé en systèmes de l’information, bénéficièrent d’un statut officiel pour s’occuper du site et, également, de la promotion des NTIC dans le ministère.
Une énorme montagne de défis et de travail attendait les deux internautes militaires : Le Ministère de la Défense à Bonn, noyau dur de l’organisation des forces armées allemandes, héberge déjà à lui seul environ 5000 personnes. D’après les estimations prudentes du Colonel L., entre 600 et 2000 de ces administrateurs militaires auraient besoin d’un quelconque accès aux réseaux de l’information. Par conséquent, avec un soutien officiel toujours "modéré", cet appareil bureaucratique énorme devrait être équipé, formé et, surtout, convaincu de l’utilité des NTIC.
Au début de l’année 1996, les deux internautes militaires reçurent le renfort d'un jeune appelé qui s’occuperait de certaines questions de programmation et de mise à jour du site. L’ironie de l’évolution dynamique d’Internet veut que ce jeune appelé et ses successeurs respectifs apportèrent à l’équipe des informations précieuses de l’extérieur (design, style, programmation, animations). Bientôt, le projet pilote d’Internet fut mentionné dans la communication traditionnelle de la Bundeswehr et une première petite campagne de "promotion" fut lancée en introduisant le site dans les moteurs de recherches (search engines) du Web. Les chiffres d’accès au site semblent donner raison aux visions du Colonel L. : Tandis que le mois de janvier 1996 ne reflète que l’accès des collaborateurs-mêmes avec 647 hits, le mois de février 1996 en enregistre 17.681, mai 36.000 et juin 47.000. Suite à une action publicitaire conventionnelle en août 1996, le nombre de consultations s’élève déjà à 167.000 par mois. Déjà la seule référence de l'URL de la Bundeswehr dans des spots télévisés et dans des brochures avait des effets importants. Comme premier moyen de communication bidirectionnelle, un livre d’hôte (guestbook) a été installé en février 1996 qui permet aux visiteurs de laisser un commentaire personnel - malheureusement, sans qu’on puisse attendre beaucoup de réponses des trois internautes. Au moins, une première possibilité de réception de "feedback" qualitatif fut ouverte aux administrateurs du site. Les statistiques montrent que cet outil de communication est également bien accueilli par le public.
Dans l’espoir d’un soutien suprême, le projet Internet et son évolution ont été présentés au Ministre de la Défense. Une fois de plus, un décalage important entre la philosophie politico-juridique d'un cabinet ministériel et les visions des "internautes de l’an 2000" se manifesta. Cependant, des jeux de pouvoir se poursuivirent entre les différents services du ministère avec la seule conséquence de ralentir mais non pas d’empêcher l’introduction des NTIC.
Malgré tout, la possibilité de présentation du projet à la tête du ministère et le développement explosif des chiffres d’accès, rassurèrent le Colonel L. et sa mini-équipe. De leur perspective, les investissements personnels et techniques étaient justifiés et continuaient sur la bonne voie. Un certain nombre de barrières réglementaires et technologiques freinaient encore la professionnalisation du service :
Le fameux "système D", une philosophie d’action chère au monde français mais également au monde d'Internet, s’est présentée comme voie de secours. A plusieurs reprises, ce ne fut que grâce aux initiatives courageuses de l'équipe Internet, lancées sur de nouveaux terrains techniques, organisationnels et juridiques que le site a pu progresser sans pannes majeures.
En parallèle à l’intérêt public croissant depuis Mai 1996, le niveau politique du ministère commença à prendre conscience de l'intérêt du site pour la communication classique. Plusieurs directives courtes, acceptées par le niveau politique, ont été mises en circulation et les possibilités de l’équipe Internet ont été élargies. En dépit d’un changement des priorités politiques en faveur des NTIC, le programme du service Internet sembla rester loin d’une approche stratégique et compréhensive. Fin 1996, 12 mois après la mise en ligne du site, "le" premier papier conceptuel de deux pages fut rédigé. Sa valeur rétroactive est importante, mais il ne montre qu’un début des enjeux à venir. Le papier définit vaguement le cadre d’action générale de l’équipe du Colonel L. qui commande toujours deux personnes, un jeune officier et un appelé choisi.
D’après le papier, la mission générale serait donc de participer à l’ensemble du travail du service de l’information du ministère par la simple "communication de données" sur la voie électronique. Cela devrait être assuré par "un équipement informatique moderne". Par la suite, la "communication de données" et son organisation rudimentaire étaient précisées comme si l’auteur parlait d'un moyen de transmission d’information unilatérale ordinaire : livre, brochure, photo, radio ... et ensuite Internet ? Quelques options de communication bidirectionnelles étaient évoquées (livre d’hôte, email) sans tenir compte des moyens indispensables pour leur mise en œuvre réelle (stratégie, budget, personnel, équipement, formation, etc.). Au moins, le souci général fut exprimé "d’éviter un décalage d’informations de l’Internet entre les groupes ciblés [les jeunes] et les responsables de l’information du Ministère..."
L’accent et l’esprit du document ne dépassent guère l’idée de la communication unilatérale ou de la présentation "passive" en ligne de documents déjà imprimés. Les capacités d’interaction polydirectionnelle et rapide, atout majeur du "réseau des réseaux", sont négligées. Le "live-chat", des formulaires interactifs, des banques de données ou des animations sont introuvables dans le papier. En outre, des barrières organisationnelles loin de l’esprit Internet empêchent le contact personnel d’un visiteur avec des responsables de la Bundeswehr. Le "webmaster@bundeswehr.de" resta la seule adresse électronique autorisée sur une trentaine de pages www. Ainsi, dès le départ, les multiples demandes électroniques furent difficiles à gérer.
Malgré le cadre stratégique et organisationnel modeste qui a régné de fin 1996 à mi-1998, la popularité du site de la Bundeswehr ne cesse de monter. Une deuxième action de promotion fut lancée en septembre 1997 qui provoqua une augmentation des hits de 950.000/mois à plus de 1,2 millions en novembre 1997. Les nouveaux chiffres de mars 1998 annoncèrent 2,2 millions de hits de 78 pays différents, dont aussi la Bosnie-Herzégovine ... Cependant, les entrées dans le livre d’hôte ne furent plus maîtrisables par les trois internautes du ministère : 1257 messages, souvent de bonne qualité, sont arrivés au mois d’octobre. Il s’agit d’encouragements, de conseils, de critiques techniques, de réflexions politiques et de commandes de documentation. Après un démarrage modeste mi-1996, les commandes en ligne montent à 860 en octobre 1997 et dépassent le cap des 3000 en mars 1998. Pendant ce temps, la petite équipe du Colonel L. poursuit l’amélioration du contenu et de la forme ainsi que les mises à jour du site.
Suite à quelques mois de "file d’attente" dans les couloirs du Ministère, mi-1998, le deuxième papier conceptuel est sorti. Sa longueur dépasse déjà les trois pages, mais plus important, son contenu est devenu plus concret : par rapport au papier de fin 1996 (12 mois après la mise en ligne du site), on tient compte des capacités interactives et des options décentralisées des NTIC. "Pour une communication externe et interne de la Bundeswehr, les NTIC au goût du jour sont à utiliser... Pour atteindre les groupes ciblés, l’introduction de ces outils de communication doit être une obligation." En outre, le papier prévoit des sources financières et des options d’organisation flexibles pour des organisations subordonnées en dehors du Ministère central. En revanche, les présentations de caractère politique sur la défense et la sécurité internationale resteraient sous les auspices du Ministère. Pour la première fois, il est question de la disponibilité mondiale des pages Internet de la Bundeswehr ce qui pourrait avoir des effets sur la politique étrangère du pays. A la fin, un soutien logistique et organisationnel pour les animations et le corporate design est proposé aux sites militaires décentralisés... Dès 1998, le monde des internautes de la Bundeswehr s’est réveillé, officieusement et officiellement.
Un autre signe d’encouragement pour les trois internautes militaires s’annonce mi-1998. Un jeune officier-étudiant de l’Université de la Bundeswehr à Munich a rédigé un mémoire de recherche confidentiel sur le sujet Bundeswehr et Internet. Le Colonel L. reprend l’étude avec le plus grand intérêt car celle-ci constitue la première évaluation "indépendante" et scientifique de son domaine de travail. En effet, l’auteur incarne à la fois l’objectivité en tant qu’observateur extérieur aux services du Ministère de Bonn, la bonne connaissance des enjeux de sécurité en tant que soldat et la fiabilité en tant qu’officier-étudiant. La critique qu’il présente est sévère. Mais quoi qu’elle dise, son étude s’avèrera être un argument majeur en faveur de la promotion des NTIC dans le monde de la Bundeswehr. Nul n'est prophète en son pays !
L’étude de 1997/98 de l’officier-étudiant W. rassemble les vastes utilisations possibles des NTIC pour la communication, l’organisation interne mais également pour la gestion des crises de l’avenir de la défense fédérale allemande. Bien évidemment, l’officier-étudiant analyse l’état actuel du site www.bundeswehr.de et d’autres sites militaires indépendamment établis, faute de directives générales de Bonn. Contrairement aux E-U, un retard important des forces armées dans la préparation des conflits potentiels du 21e siècle est constaté. Ces conflits seraient de plus en plus influencés par les NTIC, des points de vues politique, stratégique et même tactique. La facilité de l’accès aux informations militaires par les réseaux et leur transmission instantanée seraient largement sous-évaluées. Par ailleurs, l’attitude trop traditionaliste et bureaucratique des leaders militaires (et politiques) vis-à-vis des NTIC est fortement critiquée. "Beaucoup d’officiers et de sous-officiers ont gagné leur image de la guerre, des films et des livres sur la 2ème Guerre mondiale. De plus, beaucoup de soldats voient les ordres de service de manière dogmatique et ignorent le changement fondamental de leur contexte [par les NTIC] ..."
De manière similaire, la stratégie de communication conventionnelle de la Bundeswehr serait passée à côté d’une bonne partie des jeunes allemands recrutables qui se servent régulièrement d’Internet. En encourageant vivement la modernisation des technologies de l’information de la Bundeswehr, l’officier-étudiant W. conclut son étude. Il propose un grand nombre de mesures concrètes de communication publique, d’organisation interne ainsi que de "information warfare" (défense passive et active) qui seraient indispensables pour la Bundeswehr du 21ème siècle.
Après avoir surmonté le scepticisme habituel dans son ministère (qui s'ajoute à la pression des élections générales en Allemagne pour le mois de septembre 1998), le Colonel L. est autorisé à faire distribuer l’étude dans tous les services administratifs de la Bundeswehr qui pourraient avoir à faire à Internet au sens le plus large du terme : l’administration centrale et les services de l’information du Ministère, les centres de formation, les services de recrutement, les services de presse des grandes unités, etc.
La conséquence est une vague de réponses foudroyante. Comme dans beaucoup d’autres cas de CGI, les connaissances et les besoins de NTIC des organisations subordonnées ont été largement sous-évaluées. Un tellement grand nombre de demandes et d’encouragements est retombé sur le Colonel L. qu’à l’automne 1998, un seuil crucial semble franchi : après des années de scepticisme, de critiques et de rumeurs, le feu d’Internet est massivement déclenché au sein de la Bundeswehr. Du simple soldat qui entretenait déjà une homepage privée sur "ses hobbies et la Bundeswehr" jusqu’au niveau politique du Ministère qui était resté sceptique pendant longtemps, tous les acteurs se sont réveillés.
En outre, les chiffres du site www.bundeswehr.de de l’été 1998 confirment les visions du Colonel L. de l’année 1995. En juin, juillet et août 1998, les hits se sont stabilisés à 1,3 millions par mois. D'après les évaluations détaillées du provider de la Bundeswehr, les internautes d'une 100aine de pays ont accédé au site, et parmi eux 56 % du "domain" Allemagne (.de), 13 % d'une "IP" directe, 10 % du ".com" et 21 % de domaines techniques et nationaux très variés. Derrière ces 21 % de consultations diverses se cachent toujours des milliers de visiteurs étrangers qui montrent l'aspect internationalisant des NTIC et les interdépendances de www.bundeswehr.de avec la politique étrangère du pays : on peut en déduire un intérêt majeur pour la politique de sécurité de l'Allemagne via Internet aux E-U, en Autriche, en Suisse, aux Pays-Bas, en Suède, au Japon, en Europe de l'Est et en Amérique latine.
Vu les conditions de départ et la qualité de l'évolution de www.bundeswehr.de, il semble justifié de qualifier ce cas de première étape d’une des nombreuses petites "success stories" que l'on trouve dans le monde d'Internet. Bien évidemment, le programme de CGI du Ministère de la Défense à Bonn est loin d'être complet, mais il représente un très bon exemple du processus inévitable de transition d'une communication ministérielle à l'ancienne au monde des NTIC. Les problèmes, les succès principaux et l'évolution de ce cas particulier se rapprocheront d'ailleurs d'un grand nombre d'autres cas de réforme à la CGI étudiés par la suite, que ce soit en Allemagne, en France ou aux Etats-Unis.
Les statistiques du site fournies par le Service de l'Information du Ministère de la défense. Des explications détaillées se trouvent sur le site-même. Les chiffres d'accès du lancement en janvier 1996 jusqu'au mois de mars 1998 :
L'évolution de l'interactivité à l'exemple des commandes de documentation en ligne de mars 1996 à mars 1998 (brochures, livres, posters, formulaires, etc.) :
4. Définitions et concepts théoriques
"Réseau des réseaux", "cyberespace", "toile d'araignée électronique", "espace virtuel", les termes pour désigner le phénomène d'Internet ne manquent pas. Pour que le lecteur de ce document puisse se familiariser, en cas de besoin, avec le dialecte particulier des "internautes" (les utilisateurs d'Internet) suit une énumération des principaux termes. Comme cette terminologie "à la mode" est relativement floue et que le nombre de mots liés à Internet ne cesse d’augmenter, il semble utile de préciser et de résumer leur sens pour la CGI. Les expressions liées directement à la CGI sont énumérée dans ce chapitre ; les termes techniques généraux d'Internet se trouvent dans l'annexe du mémoire.
4.1. Définitions
La Société de l'Information
Au cœur de cette notion très populaire se trouve le "perfectionnement" de l'information grâce aux Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication (NTIC). Dans ce sens, les NTIC résument notamment le "phénomène Internet". L'obtention rapide, au niveau mondial, d'informations et l'accès à de grandes banques de données permettent d'obtenir de nouvelles connaissances. Elles sont un atout dans la recherche de l'information et représentent une "nouvelle valeur". Ainsi pourront être créées de nouvelles professions et gagnés de nouveaux marchés. Dans une telle société de l'information, c'est l'information-même qui représente le produit principal.
La communication
Du latin, communicare = se réunir. Le terme de communication apparaît dans un grand nombre de définitions, souvent mélangé avec ou mis égal à d'autres mots comme réaction, interaction ou comportement.
Ici, la définition la plus appropriée semble être celle de la communication interpersonnelle :
Ce sont les relations entre au moins deux acteurs qui se transmettent ou échangent des informations par des gestes, des signes, des "informations" et par l'interprétation de ces derniers.
Dans le sens technique, la communication s'effectue comme un acte d'au moins trois étapes :
1. émetteur = "codage",
2. message = "transmission",
3. récepteur = "décodage" et "interprétation"
Pour le succès de la communication, le stock de signes de l'émetteur doit être à-peu-près égal au stock de signes du récepteur.
La communication par ordinateur
Ici, la communication informatisée se comprend dans le sens anglo-saxon de Computer Mediated Communication, c'est-à-dire comme "toute communication interpersonnelle et interaction, travaillée et transmise par un ordinateur ou un réseau informatique."
La communication politique
Elle est un phénomène flou, souvent considéré illégitime et trivial. Pourtant, la communication politique provoque aujourd'hui une grande curiosité dans la société, même si cet intérêt est souvent lié aux vicissitudes du monde politique. De nos jours, certains n'hésitent pas à faire de la Société de l'information une "Société de communication", où la communication politique aurait, soudainement, un grand rôle à jouer.
Pourtant, elle est connue et étudiée depuis l'antiquité. La fascination technologique a fait perdre de vue ce que le mouvement intellectuel grec du Ve siècle avant J.-C. avait déjà constaté : la communication et la politique sont consubstantielles, dans le sens du mot latin communicare. Ainsi, communiquer est mettre en commun et la cité grecque est le lieu par excellence de la réunion des hommes. "La cité comme unité politique est rendue possible par l'usage de la parole et son pouvoir de pacification de la relation sociale." C'est bien dans ce sens-là que le lecteur doit interpréter la "communication gouvernementale" ou "institutionnelle" évoquées dans ce document. Une telle communication "externe" découle donc de la nécessité d'un gouvernement (national) d'informer les citoyens de sa politique, de ses convictions et des grands sujets d'actualité ainsi que de mener un débat public là-dessus.
Internet
Dans son sens technique le plus large, un réseau internet est un grand réseau informatique composé d'un certain nombre de réseaux plus petits. C'est un "net" entre des "nets". Internet avec un "I" majuscule fait référence au réseau physique constitué d'environ 60.000 petits réseaux qui forment le Web et qui ont permis d'étendre le courrier électronique à l'échelle mondiale.
Internet, dans le sens des NTIC, représente le moyen inégalable de convergence (the converging powers) des moyens de communication classiques. Dans un avenir proche, Internet réalisera la fusion entre le journal, le téléphone, la radio, la télévision et le PC.
Dans l'approche des science sociales, une autre définition d'Internet peut s'appliquer : L'Internet, comme "le cyberespace", serait défini par des pratiques sociales soudainement surgies de visions guerrières et, plus tard, de rêves communautaristes d'élites scientifiques et politiques. Par la suite, ce cyberespace offre également des éléments d'une détermination normative de la coexistence sociale, de l'activisme "internettique" qui, lui, peut contribuer à la mise en œuvre de certaines politiques publiques.
Cyberspace
Il est l'univers virtuel des informations transmises par des ordinateurs, des programmes, des supports audio et vidéo, le téléphone et la télévision, par câble ou par satellite. Le terme de Cyberspace a été créé par le romancier de science-fiction William Gibson qui le définissait ainsi : "représentation graphique de données issues des banques de tous les ordinateurs du système humain." En Français également "cyberespace".
Interactivité
C'est un mode de communication dans lequel les notions d'émetteur et de récepteur tendent à se diluer, grâce à un échange de messages à grande vitesse et à un dialogue individualisé qui personalise la relation au média. Ainsi l'utilisateur décide du déroulement du programme et peut même le modifier. Traditionnellement, l'interactivité se passe entre les humains ; le contexte de la CGI évoque aussi la relation homme - machine (cf. communication par ordinateur). L'interactivité s'annonce pour les relations entre citoyens et fonctionnaires le jour où la majorité d'entre eux auront accès à Internet.
Hypertexte
Principe de base du Web. Organisation de serveurs en réseaux multiples permettant de passer facilement d'un site à l'autre. Hypertexte se dit aussi des liens internes d'un site ou d'un CD-Rom permettant de naviguer entre des pages superposées. De là découlent les termes de HTTP (Hypertexte Transfer Protocole) et de HTML (Hypertext Mark-up Language) que l'on retrouve dans la vie quotidienne de tout internaute.
Cybernétique
Du grec, kubernân, "diriger", et kubernetes, "gouvernail" (également racine du mot gouverner), la science des processus de commande et d'interaction des organismes vivants, des machines et des systèmes socioéconomiques.
Multimédia
Terme désignant tout contenu et toute application informatique qui combinent du texte, des graphiques, des fichiers son et/ou vidéo. Le Multimédia est souvent utilisé dans le discours technologique et "moderniste".
Netiquette
Combinaison de net et d'étiquette qui représente des règles de savoir-vivre et d'optimisation sur Internet. La communication par courrier électronique, par talk/chat-rooms et par des surfaces WWW est concernée, aussi bien que les pouvoirs des administrateurs des installations utilisées. Cette Netiquette présente un ensemble minimum de règles que les institutions et les personnes devraient utiliser et, éventuellement, adapter pour leur propre usage.
4.2. Les concepts théoriques
Les phénomènes de CGI en France, aux E-U et en Allemagne se distinguent dans un certain nombre de facteurs, ce qui est dû à un passé administratif, politique et idéologique différent. Néanmoins, les concepts théoriques suivants devraient permettre de rassembler les similarités dans les structures, les changements et les défis à la réforme de l'administration. Ensuite, à l'aide de l'abstraction qui accompagne la théorie scientifique et la philosophie, les points communs dans les enjeux de la CGI devraient primer sur les différences nationales. Les apports théoriques et philosophiques des trois pays peuvent également servir à légitimer et à cadrer ce travail.
La pensée libérale du 17ème siècle a développé les premières explications théoriques "modernes" sur les enjeux politiques de la communication comme accès à l'expression dans l'espace public. "La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme..." dit l'article 11 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Aux E-U, la liberté d'expression acquiert une place centrale depuis la fondation en 1776 : "S'il m'était laissé de choisir si nous devons avoir un gouvernement sans journaux ou des journaux sans gouvernement, je n'hésiterai pas un instant à préférer le dernier choix" écrit Thomas Jefferson. Pour les révolutionnaires idéalistes des années 1770, la liberté d'expression du peuple était cruciale et naturelle. Le futur président américain James Madison est cité : "A people who mean to be their own governors must arm themselves with the power knowledge gives. A popular government without popular information or means of acquiring it, is but a prologue to a farce or tragedy or both."
Au 20ème siècle, ces idées libérales ont été reprises et adaptées par le sociologue Jürgen Habermas, membre de l'Ecole de Francfort. Avec sa thèse de 1960 sur "L'espace public" (der öffentliche Platz), Habermas a livré une œuvre fondatrice sur la problématique de la communication gouvernementale en rapport avec l'opinion publique : Le sociologue allemand a montré comment l'Etat moderne, à travers sa publicité officielle, peut fonder un ordre politique sophistiqué, basé sur des rapports de communication. Habermas parle d'une nouvelle "corruption gouvernementale" reposant sur le pouvoir de parole qui domine le débat dans l'espace public (l'opinion publique) à travers la presse, les débats et les élections. Dans une ambiance nostalgique pour 18ème siècle, Habermas décrit la dégénérescence de l'espace public au 20ème siècle par l'action concertée d'une culture de consommation de masse acritique, d'une politique saisie par les relations publiques et les stratégies d'image, tout cela encore dépassé par le déclin des fonctions critiques des média. Dans l'entourage de la Société de communication, Eric Neveu voit la thèse critique d'Habermas de manière ambiguë : "Il est parfois proche d'un discours d'apocalypse pour décrire une corruption moderne de l'espace public... Stimulante et contestable, l'analyse d'Habermas retient l'attention par son statut pionnier."
La notion de l'espace public d'Habermas est également reprise et liée directement à Internet par le sociologue allemand Rainer Rilling dans son discours "Auf dem Weg zur Cyberdémokratie ?". Ce dernier voit une revitalisation du concept par la socialisation de l'espace virtuel sur Internet. L'espace public revit par la convergence des débats domestique, public ou professionnel dans un débat sui generis, intégré en ligne. Ainsi, il facilite une nouvelle façon de souveraineté populaire...
Le linguiste américain Noam Chomsky est un autre auteur critique des effets de la communication politique liée aux média de masse. Ses avertissements de 1988 gardent toute leur importance pour la CGI ; ils pourraient même renforcer l'argumentation. De plus, les exemples de propagande cités de la Guerre froide rappellent l'Arpanet, l'ancêtre militaire de l'Internet. Dans "Manufacturing Consent", son étude sévèrement critique sur les média et la communication politique, Chomsky souligne les abus du système américain. Il doute de la performance démocratique des média de masse américains en lançant son "propaganda model" provocateur. Il se plaint des hautes valeurs démocratiques avancées par la presse américaine qui seraient en forte contradiction avec la manipulation régulière par des groupes d'intérêts puissants. Le gouvernement et l'élite politico-économique des E-U sont la cible principale de Chomsky. Le linguiste voit de la désinformation stratégique dans les média pour camoufler des contraintes politiques, économiques, militaires ou privées de l'élite, en particulier du gouvernement. Chomsky rejete l'idée du "libre marché des média" et avance, au contraire, la notion de "Free-Market Disinformation".
Dans son ensemble, Internet est loin d'être un phénomène vu de façon négative par les théoriciens. Le professeur de communication canadien Marshall MacLuhan est le plus grand soutien philosophique et théorique pour l'essor de l'Internet. Le "patron" MacLuhan gravite autour du grand discours communicationnel. "Le réseau des réseaux" a permis de concrétiser les visions du "global village" de MacLuhan. L'Internet évacue les notions de distances, de temps de transmission de messages et il simplifie ainsi la communication internationale. Des pratiques sociales de la "Netiquette et le "dialecte des internautes", apparues avec le développement du réseau, sont prises très au sérieux par les utilisateurs d'Internet et des forums publics : le respect mutuel, la serviabilité, le désintérêt à l'argent, etc. Tout le monde se connaît sur Internet (ou pourrait se connaître) et communique avec d'autres pays ou organisations via le réseau comme si le monde n'était qu'un "village global".
Néanmoins, la pensée futuriste de MacLuhan a provoqué de multiples critiques et rectifications. La comparaison du monde à un "village global" grâce aux réseaux de communication semble précipitée, car, où restent la culture distincte, les particularités géographiques, les règles collectives et la conscience collective d'un tel village global ? Eric Neveu traite MacLuhan de "génial producteur de vulgate" qui "... mêle une authentique érudition humaniste, les formules journalistiques, des simplismes assenés comme des jugements derniers". En plus de "la prétention théorique" de l'universitaire canadien, Neveu souligne des formules simplistes comme "the message is the medium". De cela découle aussi le commentaire de "buvard culturel" avec lequel M. Ferguson traite MacLuhan dans "Marshall MacLuhan revisited" de 1991.
Le dernier auteur et théoricien cité dans ce chapitre est le sociologue français Michel Crozier, spécialiste des études des organisations et du phénomène de la bureaucratie. Les travaux d'inspiration libérale anglo-saxonne de Crozier donnent des approches théoriques valables sur les évolutions de la communication envers des ensembles humains (cf. Human Engineering). L'introduction de la CGI dans les services administratifs évoque un grand nombre des sujets traités par Crozier : l'analyse stratégique, l'interactionisme, les zones d'incertitudes et l'information, les mécanismes de stabilisation ou de modernisation, etc.
5. Les agents de la CGI sur le chemin de la reconnaissance
Si on peut faire confiance aux messages angéliques du magazine en ligne le plus populaire, "Hotwired", la nouvelle culture des internautes a des conséquences extraordinaires sur le monde politique : "les amateurs du Web sont dotés d'un grand sens civique. Et du désir de changement." Pour cerner les agents de la CGI, il faut commencer par cet esprit de communauté particulier de l'Internet qui les entoure. Le Français Antoine Lefébure, un des promoteurs des radios libres à la fin des années 1970, rappelle cet esprit. Il y aurait sur Internet "la même solidarité entre les pionniers pour faire triompher une nouvelle communication qui remette en cause les circuits et pouvoirs traditionnels, et un enthousiasme partagé entre ceux qui ont compris que le monde change plus vite que la représentation que l'on s'en fait." Les cybernautes, chacun à sa manière et dans son domaine, se battent pour une chose commune : l'expansion de l'Internet dans toutes les facettes de la vie pour une société plus civile et plus libre. L'espace public, l'administration et la politique sont bien évidemment inclus.
Grâce aux possibilités d'échange d'information et d'arguments, Internet a créé un vaste monde politique virtuel sui generis qui a nécessairement une influence sur la politique "réelle", c'est-à-dire classique. Comme les impressions de la couverture médiatique et le "cyberactivisme" nous montrent, l'internaute des années 1990 est loin d'être stupide, solitaire ou politiquement déconnecté. Une enquête commune de Hotwired et Merill Lynch a trouvé des confirmations statistiques : Au sein de la population américaine, les internautes donnent l'impression de "cybercitoyens" par excellence. Ils sont mieux informés sur la politique et ses acteurs. Ils participent aux élections et suivent de près l'actualité politique. Les internautes sont souvent engagés dans des associations ; ils lisent régulièrement des livres et regardent moins de spectacles télévisés que la moyenne américaine. Leur attitude face à l'avenir est très positive. Dans Hotwired, Jon Katz a esquissé une nouvelle communauté "postpolitique" qui mêle "l'humanisme de la gauche à la vitalité économique de la droite. Les 'citoyens numériques' aiment le rationalisme, vénèrent les droits du citoyen et l'économie, et gravitent vers une forme modérée de libéralisme."
Le conflit international de Greenpeace (et des écologistes) avec le groupe pétrolier Shell sur la plate-forme Brent Spar, les tests nucléaires de la France ("de Jacques Chirac") dans le Pacifique ou l'affaire de Bill Clinton avec la stagiaire Monica Lewinski ont tous déclenché des torrents électroniques sur le réseau, qu'on le souhaitait ou pas. Internet était un facteur crucial pour l'expansion internationale de ces événements. Par ailleurs, les rumeurs disent que le Time Magazine américain aurait d'abord retenu ses informations sensibles sur la "Monicagate". Mais par la suite, des fuites ciblées sur Internet l'aurait quand même forcé à la publication. Pour rajouter un bonbon de l'actualité du 11 Septembre 1998 : après de vifs débats, le rapport spectaculaire du procureur fédéral Kenneth Starr est mis en ligne et environ 147 millions d'internautes pourront se jeter dessus ! Des détails choquants de l'affaire mettent une énorme pression sur le président américain - grâce ou à cause de l'Internet ?
Il est évident que les NTIC facilitent la diffusion instantanée et multiple de nouvelles, en particulier, de celles de nature "pétillante". De plus, pour en revenir au caractère de l'internaute "cybercitoyen", ceux qui lisent et transmettent ces messages font déjà partie d'une élite intellectuelle internationale. Qu'il s'agisse de journalistes "multiplicateurs", d'étudiants, de cadres, d'enseignants ou des hommes politiques eux-mêmes, ils ont tous un mot à dire sur les grandes affaires politiques.
Le Professeur Bruce Bimber de l'Université de Californie à Santa Barbara a entrepris une série d'études à ce sujet. Son but fut de dégager la relation entre les acteurs politiques en ligne et les acteurs politiques classiques pour voir si les NTIC pouvaient vraiment "démocratiser" l'accès au pouvoir politique. Par ses recherches Bimber a réussi à mettre en question le mythe d'une nouvelle "cyberocratie" à laquelle tous les "cybercitoyens" pourraient participer par ordinateur. Les propos restent positifs, mais loin de l'optimisme pionnier et gigantesque des adhérents de Hotwired : L'élite politique traditionnelle est en voie de modification face aux NTIC, mais elle ne changera pas en son fond. "Je ne pense pas que le populisme puisse gagner beaucoup de terrain. L'élite ne va pas disparaître du paysage politique. En revanche, elle sera plus fluide." indique Bruce Bimber. Toutefois, il constate une communication bien intensifiée entre les élus nationaux et leurs associations politiques locales, des signes d'une autre façon d'élargir le cercle des participants.
Pour resserrer le cadre aux agents de la Communication Gouvernementale, deux facteurs semblent converger. D'un côté, la grande majorité des engagés ressent l'esprit de la communauté Internet mondiale. L'idéalisme international, le libéralisme et réformisme font partie de leurs programmes de réforme de l'Etat et du service public rendu au citoyen. De l'autre côté proviennent ceux qui poussent la CGI avant tout pour le profit de la communication de leur couleur politique. C'est donc un mélange très varié qui compose la petite communauté de spécialistes de la CGI. Originaires du monde Internet et/ou du monde politique, ces acteurs travaillent à tous les niveaux des cabinets politiques, de la fonction publique, des media, de l'économie et des universités. En fonction de leur proximité du centre du pouvoir politique, de leurs missions et de leurs compétences techniques, une partie "supérieure" des agents de CGI s'occupe du planning stratégique et du management des ressources. Une partie "inférieure" fait l'exécution technique (dans l'esprit de la stratégie) en lançant des sites et en communiquant partiellement avec les citoyens.
Sous l'angle de la comparaison E-U, France, Allemagne, la tendance suivante semble se confirmer pour la distinction nationale des acteurs : plus on descend dans les hiérarchies politiques et administratives, plus diminuent les différences visibles entre des agents de CGI américains, allemands ou français. En d'autres mots, au moment où on se rapproche des questions organisationnelles et techniques de "Qui est censé planifier, organiser et entretenir un service de CGI avec quels moyens ?" les différences nationales deviennent superficielles. Cela n'empêche pas quelques excellents stratèges de CGI de se faire des soucis sur les niveaux de qualification très variés des grands et des petits agents de la CGI. Bien que les réflexions soient d'origine australienne, le sujet des NTIC autorise des références globales à tout moment, d'autant plus que la France et l'Allemagne devraient se sentir concernées. Au sujet de la gestion des ressources humaines en NTIC/CGI, les stratèges australiens déplorent : "There has been no ongoing overall public sector reform process for information management aimed at senior executives, managers and staff. Agencies generally are providing inadequate access for staff to online information sources... Agencies generally do not have overall knowledge development strategies for their staff..."
5.1. Les cadres gouvernementaux et leurs conseillers
Les chefs d'Etat, les chefs de gouvernement et les grands ministres aux E-U, en Allemagne et en France sont rarement eux-mêmes spécialistes d'Internet ou de CGI. Pour cela, après la découverte de la portée politique du phénomène, un certain nombre de conseillers politiques et techniques se retrouve dans les cabinets respectifs. L'origine professionnelle de ces conseillers montés dans les sphères politiques peut être très variée : hauts fonctionnaires classiques (droit, économie, science po, ENA), ingénieurs en télécommunication ou en informatique avec expériences en management, grands stratèges de la communication politique, etc. Vu le caractère décentralisateur d'Internet et le système des démocraties occidentales, les cadres du gouvernement se trouvent bien sûr en concurrence avec ou en accompagnement réguliers de leurs parlements (cf. initiatives importantes du Congrès, du Bundestag, de l'A.N., etc.). L'influence des leaders politiques et de leurs conseillers sur les NTIC et sur l'évolution d'une CGI se concentre habituellement dans les quatre domaines suivants :
Aux E-U, le sujet commence à prendre des formes en 1991 avec le High-Performance Computing Act, initié par un certain sénateur Al Gore. Ainsi, Internet est introduit très haut dans la hiérarchie politique américaine, car Al Gore sera nommé vice-président de Bill Clinton en 1993. Comme internaute convaincu et relativement qualifié, Gore a familiarisé Clinton avec les NTIC bien avant la fin de leur campagne présidentielle. Après l'élection de Bill Clinton, Gore transforme ses visions de 1991 dans le fameux programme de National Information Structure (NII). En résumé, la NII tente de préparer les écoles, les universités, les entreprises, les administrations et le citoyen particulier à l'entrée dans l'âge de l'information. Par ailleurs, Al Gore devient connu pour ses multiples tours de visite pour encourager les acteurs sur place. Désormais, le Vice-président américain gagne un grand respect dans le cyberespace comme le promoteur politique No 1 des NTIC au niveau national et international. Avec le soutien inconditionnel de son président et la bonne coopération du Congrès (à majorité républicaine), Al Gore initie une série d'autres projets : le NPR (National Performance Review I et II), le "Reinventing Government Summit", "The Blair House Papers,", "America@OurBest", etc.
Pour la mise en œuvre des détails de ces programmes et pour le planning de nouveaux, la Maison blanche et le Bureau du Vice-président ont rassemblé une équipe de conseillers personnels de haut niveau, spécialistes du management public, des technologies de réseaux et de la communication politique. Parmi eux se trouvent : Elaine Kamarck, conseiller politique de Gore, Bob Stone, Billy Hamilton, Carolyn Lukensmeyer (dynamiques internes du personnel, communication), et d'autres.
Egalement collaborent David Osborne, coauteur du bestseller Reinventing Government, Phil Lader, vice-directeur du Office of Management and Budget (OMB, rattaché à la Maison blanche) et Ira Magaziner (conseiller particulier NTIC de Clinton). Les services administratifs engagés sont entre autres le Bureau du Vice-président, le Bureau de Communication, le OSTP (Office of Science and Technology Policy), le GPO (Government Printing Office), le Office of Information Technology, le NTIS (National Technical Information Service), etc. Une partie de la CGI s'est développé à partir de ces sphères-là, l'autre partie est produite "do-it-your-self" dans différentes branches subordonnées du gouvernement fédéral. La Maison blanche, le Pentagon, le Départment de l'Etat ou encore le Départment du Commerce avec des sites Internet de qualité et d'interactivité extraordinaires en sont les preuves. En 1997/98, le nombre de cadres gouvernementaux et de conseillers professionnellement engagés dans la CGI doit aller dans les centaines. En ce point de notre étude, le lecteur ne devrait pas oublier que la dynamique majeure de CGI (et de NTIC) aux Etats-Unis est venue d'en bas, par de nombreuses initiatives décentralisées, du travail de "grass-root" de toute sorte !
En Allemagne, le programme d'action de "Info 2000" du gouvernement de Helmut Kohl est lancé début 1996. Des débats très médiatisés de 1994 à 1995 entre la politique (Gouvernement, Parlement), l'économie (Mannesmann, Deutsche Telekom, RWE) et les scientifiques furent à son origine. Sans être un expert lui-même, le chancelier Helmut Kohl a cerné la portée politique des NTIC et s'entoura de conseillers spécialisés (par ex. le juriste visionnaire Michael Mertes). Le rapport gouvernemental "Info 2000 - Deutschlands Weg in die Informationsgesellschaft " de 1996 fixe les directives. Dès le début, les sujets de NTIC et de CGI (ici : NTIC et administration) sont promus par deux ministres du gouvernement fédéral : Jürgen Rüttgers (sciences et technologie) et Günter Rexrodt (économie). En septembre 1996, les deux ministres internautes fondent le "Forum Info 2000", un grand lieu de débat en ligne sur les NTIC dont le nombre des participants monte jusqu'à 800 experts. D'après la déclaration de presse des deux ministres, un but du forum serait d'accompagner les nouveautés culturelles des NTIC par "une discussion sur la vie et le travail dans la société de l'information".
Dans chacun des deux ministères-clés, un service lié aux NTIC est établi qui travaille avec le guidage occasionnel de la chancellerie. Surtout le ministère des sciences et de la technologie avec son service spécial "multimedia " sous la direction d'Andreas Goerdeler s'occupe de la mise en œuvre des directives politiques relative à la CGI. Cela nécessite également une coordination entre le service "multimedia"/NTIC et la communication politique du ministère, dirigée par l'adjoint de Rüttgers, Thomas Sondermann. Un des problèmes classiques de la CGI se reproduit, l'interdisciplinarité des NTIC et la difficulté de leur assigner un service particulier : Dans le même ministère, le service de communication presse pour la rapidité et l'efficacité de la CGI tandis que le service "multimedia" doit se concentrer sur la stratégie externe et les grandes questions de gestion nationale ; de cette manière-là, des inefficacités, des malentendus et des jeux de pouvoir sont préprogrammés.
Après l'intérêt croissant de la Chancellerie, du MAE et d'autres offices fédéraux, une commission de travail interministérielle est fondée pour travailler sur les différents aspects politiques, organisationnels et juridiques, dont la CGI. Au regret de certains collègues, la commission interministérielle est placée sous les auspices du ministre de l'intérieur, Manfred Kanther. Ce ministre, connu pour ses avis de juriste conservateur, provoque de multiples disputes dans la commission, notamment par ses propos sur la restriction étatique du cryptage. Jürgen Rüttgers et le ministre de la justice, Schmidt-Jortzig, s'opposent au ministre de l'intérieur et divisent ainsi publiquement le gouvernement Kohl sur la question des NTIC et de la CGI. La conséquence est un ralentissement du travail de la commission par la bureaucratie politico-administrativo-juridictionnelle, y compris des rumeurs nuisibles dans les couloirs ministériels concernés.
En 1997/98, les sujets des NTIC et de CGI se transforment en champs de débats publics très compétitifs. Rien n'est plus intéressant que de se profiler dans l'espace public allemand par le discours "politico-technologique" sur l'avenir des NTIC dans le pays. Au niveau fédéral, des ministres, des sous-ministres et des porte-paroles se battent pour vendre leur morceau du nouveau "gâteau technologique". Bien évidemment, l'opposition de gauche du Bundestag et la presse reprennent le sujet "techno" et démantèlent les moindres incohérences dans la communication gouvernementale. Un expert associé de la Commission du Bundestag sur les NTIC, le Professeur Doeblin de l'Université de Nuremberg, a critiqué la mauvaise coordination politique à plusieurs reprises : "La compétition entre les régions et l'Etat fédéral se passe au détriment des services de NTIC proposés au citoyen. De plus, avec le soutien tacite du gouvernement, la Deutsche Telekom privatisée abuse toujours de ses quasi-monopoles de réseaux pour la tarification..." En effet, au niveau constitutionnel, la Chancellerie fédérale doit s'arranger avec les compétences des Länders (régions fédérales, majorité de la gauche) en matière de formation et d'infrastructure médiatique afin de pouvoir promouvoir les NTIC dans l'ensemble.
La campagne électorale de 1998, avec l'enjeu majeur de "Qui dirige l'entrée de l'Allemagne au 21e sciècle ?", fait remonter l'importance des NTIC et notamment de la CGI. Tous les cadres du gouvernement Kohl, ministres, sous-ministres et porte-paroles utilisent massivement les moyens de la CGI. Avec la pression d'une éventuelle perte de pouvoir de la droite, les capacités et la qualité des NTIC dans la communication gouvernementale font un saut énorme : Les mises à jour se multiplient, le design se perfectionne (tickers d'actualité en Java, graphiques, photos) et des ministres jusque-là assez traditionalistes invitent les citoyens au cyber-chat. En outre, toutes les déclarations de presse ministérielles et les statistiques avec un contenu décisif pour la campagne se retrouvent sur les sites Internet.
En France, l'introduction des NTIC dans les mœurs des cadres du gouvernement s'est passée dans des conditions plus difficiles. Le monopole du Minitel, fameux réseau grand public de vidéotexte national, a empêché l'infiltration de technologies "américaines" dans les couloirs et les têtes du gouvernement parisien. De plus, toute la France a tiré en dérision les compétences informatiques de son président Jacques Chirac lors du jour où ce dernier a (aurait ?) traité une souris d'ordinateur de "mulot"... Par conséquent, les conditions de promotion des NTIC ou d'une CGI par la "clef de voûte" de l'Etat sont restées pauvres. Sous les gouvernements Balladur et Juppé un certain nombre d'initiatives limitées sont prises. Une circulaire de mai 1996 mentionne pour la première fois officiellement le terme "Internet" et propose une multitude d'options de CGI tout en rajoutant des barrières bureaucratiques. "L'espoir" du gouvernement Juppé d'avancer est le message principal qui se lit à travers les lignes... "Une telle évolution 'permet en outre d'espérer' une plus large diffusion des informations qui sont nécessaires au travail ... des agents publics... [et] aux rapports entre service public et usagers." Sous Juppé sortent de même des rapports sur l'état des lieux et sur, on pourrait le supposer, "Comment éviter le caractère "américain" et comment adapter l'Internet de la mondialisation au monde francophone, de préférence via le Minitel ?".
Les hésitations visibles des gouvernements Balladur et Juppé provoquent de réactions amères dans la population intéressée et dans les media. Face à l'immobilité du gouvernement dans ses "espoirs", Le Monde commente l'atmosphère du printemps 1996 de façon cynique : "Le premier ministre aura bientôt son site sur Internet. A Matignon, le sujet est jugé hautement confidentiel, et chacun s'attache à bloquer toute diffusion de l'information. Une tâche délicate dans la mesure où deux appels d'offres ont été lancés et dépouillés, et qu'une soixantaine d'entreprises - non des moindres - y ont répondu !" Lorsqu'on compare cela à l'optimisme et à la grande publicité avec laquelle les américains ont lancé leurs programmes et à l’attitude d’Helmut Kohl qui, loin d'être "techno", a soutenu les NTIC, il semble que deux mondes s’opposent.
La traîne à Matigon et à l'Elysée en 1995-1997 cause de grandes déceptions et de l'incompréhension dans la population "internetophile", en particulier chez les jeunes internautes. A ce propos, Annie Kahn du Monde reprend en accusant l'attentisme de l'Etat : "Cette atmosphère de secret d'Etat... laisse perplexe. Il est révélateur de l'importance déstabilisatrice attribuée au réseau des réseaux, une technologie taillée sur mesure pour les Etats-Unis, mais aux antipodes des pratiques et des mœurs gouvernementales françaises. Désireux, pour de multiples raisons, d'être présents dans le cyberespace, les services du premier ministre s'avancent tardivement et avec un 'luxe de prudence' dans cet univers."
En outre, la haute fonction publique proche des décideurs politiques n'est pas non plus à l'aise avec les facteurs décentralisateurs, anarchiques et internationalisants d'Internet. Des craintes d'une perte de traditions centralistes et de contrôle sur les collaborateurs respectifs surgissent. Entre temps, la seule conséquence sûre est l'incapacité des grands acteurs de l'Etat français de réagir au défi des NTIC et de proposer des programmes concrets de modernisation.
Ce n'est qu'après des mois et des mois de débats agités entre le monde politique, les grandes entreprises, les media, les scientifiques, les jeunes cadres et "l'élite à l'ancienne" qu'une voie de sortie a pu être trouvée. Mais c’est l’arrivée du gouvernement Lionel Jospin, durant l’été 1997, qui déclencha le dynamisme espéré. Dans ce cadre, il faut éviter un jugement précipité sur la faute globale de "la droite" traditionaliste de Juppé qui aurait été incompétente par rapport à "la gauche" moderne de Jospin... De gauche comme de droite, la majorité des acteurs politiques et la haute fonction publique n'étaient pas mentalement prêts à l'âge d'Internet. Sans doute, le début d'un certain procès de maturation de l'élite politique a été atteint. Cette impression se confirme par les explications de Pierre Lemoine ancien DG d'AFP et observateur compétent de la CGI française.
Il semble qu'avec l'élection du Premier Ministre Lionel Jospin en juin 1997, une vague de réformes en matière de NTIC et de CGI est déclenchée. L'élite politique de la France, de gauche comme de droite, commence à ressentir la conviction et la passion personnelle d'un Premier Ministre pour le sujet. Non seulement Jospin a pu profiter de premières expériences personnelles sur Internet dans son parti, mais il a aussi cerné avec optimisme la portée politique des NTIC et de la CGI. Par ailleurs, l'attitude positive de Jospin pourrait être comparée au comportement de Helmut Kohl envers les NTIC en 1995/96. Le Premier Ministre français a convaincu une bonne partie de la population et ses ministres... si ces derniers n'étaient pas déjà passionnés par Internet comme Jack Lang.
Désormais, un nombre de conseillers politiques travaille sur les NTIC auprès des têtes du gouvernement les plus concernées, notamment dans les services du Premier Ministre. Il y a peu de temps encore, ces noms auraient été traités de "secret d'Etat" ; aujourd'hui, la communauté des spécialistes se cristallise : à Matignon se trouvent Jean-Noël Tronc (conseiller particulier de Lionel Jospin) ; au sein du service-clé SIG (Service de l'Information du Gouvernement) Bernard Candiard (directeur du SIG), Jean Menu (conseiller au multimédia) et Laurence de Suzanne, conceptrice de l'excellent site du ministère des télécom et responsable de l'atelier de coordination interministérielle pour les sites WWW. A ceux-là se rajouterait, par exemple, Jean-Paul Baquiast du Ministère de l'Industrie avec son rapport sensationnel sur "L'Administration 1998-2001". D'ailleurs, ce brillant rapport, traitant à fond tous les aspects de la question, commandé par Lionel Jospin, est cité à plusieurs reprises dans ce mémoire. Pour d'autres ministres-clés travaillent Alain Gifart (conseiller de Catherine Trautmann), Marc Couraud (conseiller de Claude Allègre), etc. Désormais, les choses avancent pour le gouvernement français. Les premiers indicateurs pour une véritable application des NTIC peuvent être discernés.
Dans son fameux discours à l'Université d'Eté de la Communication à Hourtin (Gironde) en août 1997, Lionel Jospin esquisse sa politique : "Le gouvernement a décidé de mettre en place un programme d'action ambitieux. Celui-ci s'appuiera sur une coordination assurée par un comité interministériel. Les modalités exactes en seront arrêtées avant la fin de l'automne [1997] ... Ce programme d'action aura vocation à constituer une référence pour les administrations, mais aussi et surtout pour les autres acteurs de la société, qui réclament une intervention volontaire, lisible et durable de l'Etat." Par la suite, Jospin semble passionner les auditeurs pour ses programmes de NTIC relatifs à l'enseignement, à la culture, au commerce et à l'administration. Dans sa conclusion, Jospin invite tous les acteurs potentiels de CGI du pays, de la politique, de l'administration et du secteur privé à participer à son programme : "La France a tous les atouts pour jouer un rôle majeur dans l'émergence d'une société de l'information. Au tournant de ce siècle, les années qui viennent seront décisives pour que nous sachions, collectivement, et de manière solidaire, en tirer parti." D'après les réactions très positives du public entier (média, politique, économie, citoyens, internautes) ce message central du Premier Ministre est bien passé.
Le sujet des NTIC est servi pour la première fois au niveau des énarques en novembre 1997 : Une journée d'étude et de discussion pour les futures générations de l'élite politico-administrative du pays accueille alors tous les grands spécialistes français de la CGI. Tant pour la formation des énarques que pour l'échange d'arguments nouveaux, le forum a du succès. Au sujet des NTIC et de la CGI, le conseiller Jean-Noël Tronc montre le bon exemple du nouvel esprit Internet "transfrontalier" à Matignon : "[Nous avons vu] combien un certain nombre de Gouvernements étrangers abordent cet enjeu avec ambition. Certaines expériences médiatisées sont familières : je pense à ce que le chancelier Kohl avait mis en place avec sa réforme, je pense aussi bien sûr [au président Clinton et]... à son projet de mise en réseau des administrations fédérales. Je crois qu'il est important de souligner que d'autres expériences qui sont moins mises en avant (je pense à l'expérience finlandaise, au modèle suédois, puisqu'on peut parler de modèle en la matière, en ce qui concerne l'accès du citoyen à l'information publique), sont des expériences dont nous pouvons tirer profit." En janvier 1998, à l'issue du comité interministériel pour la société de l'information, qui a réuni tous les membres du gouvernement, le Premier Ministre présente son "Programme d'Action Gouvernemental pour préparer l'entrée de la France dans la société de l'information" (PAGSI). La CGI devient une réalité car, depuis, chaque ministère est obligé de se présenter par un site Internet de niveau au moins avancé...
5.2. Les spécialistes de la communication du gouvernement
Entre le niveau des "grandes visions" des hommes politiques sur les NTIC et le niveau peu politisé de l'exécution technique se trouve le petit groupe de spécialistes de la communication gouvernementale (ou institutionnelle) qui a une influence cruciale sur la forme et le fond des CGI existantes ou futures. Dans sa fonction classique, une équipe de spécialistes de communication doit transmettre les vues politiques du gouvernement aux media et à la population. Plus une certaine politique (ou affaire) est difficile à "communiquer" au grand public, plus le conseil stratégique et tactique des conseillers devient important. En même temps, ces conseillers doivent "sentir" de nouveaux sujets intéressants et cerner les attentes de la population.
Avec des sentiments mitigés, des sociologues et politologues traitent ces conseillers de "travailleurs du symbolique". Pour prendre l'exemple des NTIC, ils essaieraient d'imposer aux citoyens des styles de vie, des savoirs ou des consommations culturelles "modernes" et "intelligents". D'un œil critique, Eric Neveu parle d'une dimension symbolique qui serait inséparablement normative. (Comment "bien manager", "bien consommer", faire le "bon choix culturel", etc.). Ces "spindoctors", comme disent les Anglo-saxons, essaient de légitimer, de défendre et d'élargir leur travail par ce que les politologues appellent "l'impératif communicationnel". Dans ses recherches sur les professionnels de la communication politique, Jean-Baptistes Legavre a montré une institutionnalisation graduelle de cette branche par des prophéties autocréatrices. Ceci est certainement valable pour le domaine "techno" et moderne de la CGI : le terrain est élargi par des acteurs volontaristes - et concurrentiels - des consultants, publicitaires, journalistes, etc. Le style de la revue spéciale "Et le politique ?" sur l'Université de Communication en août 1997 à Hourtin reprend tous ces arguments pour la CGI, par contre, du côté positif de ceux qui en vivent.
Aux E-U, le travail des fameux "spindoctors" a atteint un haut niveau de perfectionnement. Les campagnes de communication gouvernementale sophistiquées avec un Etat-major de conseillers, comme s'il s'agissait d'une campagne électorale, ne sont pas exceptionnelles. En France et en Allemagne, ce niveau ne sera pas atteint dans un avenir proche ; il ne se laissera pas forcément concilier avec la culture politique du Vieux continent. Pour en revenir au cas de la CGI, l'utilisation professionnelle des NTIC nécessite encore l'évolution d'une nouvelle branche de ces spécialistes de la communication. Aujourd'hui, une distinction de trois groupes évolutifs semble faisable et intéressante pour cerner l'entourage humain de la CGI :
En résumé, on peut constater que les acteurs "classiques" de la communication gouvernementale s'approchent des enjeux de la CGI, mais sont loin de former un groupe professionnel distinct et pleinement compétent. Comme partout dans le secteur de la communication et des media, les acteurs sont d'origines très variées et travaillent avec toute une catégorie de défis interdisciplinaires. Cette branche de professionnels de CGI est difficile à cerner et en pleine phase d'évolution d'autant plus que des compétences "idéales" sont encore rarement atteintes.
La première exception à cette tendance représente certainement le consultant politique américain Phil Noble. D'un côté, ce consultant a d'excellentes références dans la communication politique classique (campagnes et institutions) en Amérique et en Europe. De l'autre côté, Phil Noble est le premier spécialiste de la communication politique à s’être attaqué systématiquement aux NTIC. Sous le toit de son entreprise sont réunis tous les acteurs nécessaires pour planifier, lancer et entretenir une CGI à un excellent niveau politique et technique. Grâce aux expériences passées et aux études récentes des NTIC, un petit nombre de conseillers de CGI "complets" travaillent chez Phil Noble. Ceux-là doivent pouvoir réunir dans une seule tête des qualifications en NTIC (sites et réseaux), en communication institutionnelle et en politique pratique. L'entreprise a déjà exécuté plusieurs projets respectifs de CGI et de conseil en campagne électorale (E-U, Suède, Norvège, Allemagne, G-B, etc.). Par ailleurs, avec "www.politicsonline.com", Phil Noble a fondé un forum de débat international de spécialistes de CGI et communication politique en ligne. Dans un avenir proche, des agences de communication avec une équipe "complète" vont certainement essayer de pénétrer sur le marché de la CGI et de se rapprocher des qualifications de Phil Noble & Associates...
5.3. Les Webmasters, techniciens et administrateurs
En nombre de personnes, le plus grand groupe est celui des techniciens et administrateurs de la CGI. En gros, ils sont censés perfectionner la mise en réseau du contenu de la CGI et organiser le fond technique grâce auquel toutes les applications informatiques d'un site peuvent fonctionner. En revanche, ces personnes se trouvent majoritairement à la fin de la chaîne des influences sur le produit de la CGI. Si cette impuissance vis-à-vis des grands stratèges politiques rend le travail sur le terrain difficile, quelques avantages ne sont pas à nier. Etant intéressés par les NTIC pour l'amélioration des propres conditions de travail, ces agents sont très peu politisés et proches de "la" mentalité des internautes. De toute manière, c'est souvent par la découverte personnelle du cyberespace le long de leur carrière administrative ou universitaire qu'ils se sont retrouvés dans ce domaine technique. Contrairement au niveau politique, ces gens ont la volonté et la possibilité d'écouter beaucoup plus les grands spécialistes des NTIC qui sont étrangers au monde administratif. De multiples forums sur Internet leur permettent de discuter avec des collègues internationaux des nouveautés et des difficultés du domaine.
Ceux des techniciens que l'on appelle les "maîtres du Web" (Webmasters) restent précieux pour un gouvernement ; en revanche, les soucis particuliers de la communication institutionnelle ou politique les touchent rarement. La position secondaire du webmaster dans la hiérarchie administrative face à son rôle puissant dans la conclusion du processus de CGI rappelle les "zones d'incertitudes" évoquées par le politologue Michel Crozier : Comme les ouvriers d'entretien autour de "leurs" machines dans le cas d'étude sur la SEITA, le webmaster de CGI conserve une "zone de pouvoir" en maîtrisant les "incertitudes" technologiques autour de "son" serveur et en distribuant le privilège de l'accès à Internet par mot de passe.
Les webmasters, ou webmestres en français, sont souvent originaires des sciences informatiques, des sciences d'ingénieur (télécom, électronique, etc.), de la physique ou des sciences de l'information. A cela s'ajoute souvent une équipe de techniciens informatiques "simples" pour des tâches répétitives, par exemple, l'installation des équipements standards ou la mise à jour automatisée des logiciels (updates) et des pages contenues sur le WWW. Par ailleurs, suite à la fin de la Guerre froide, un bon nombre de physiciens nucléaires et d'autres technologues militaires se sont convertis en internautes professionnels civils. D'après les coutumes autodidactes du cyberespace, il peut aussi y avoir des fonctionnaires classiques (diplômés de droit, de science politique ou d'économie), des théologiens, des sinologues, des géologues ou tout autre discipline exotique que l'on ne placerait pas forcément à côté de la CGI. Une autre curiosité de l'Internet est le phénomène de tous les âges confondus, en particulier pour la mise en pratique de la CGI. Il peut y avoir un jeune étudiant-stagiaire, ou informaticien contractuel, qui maîtrise de manière exceptionnelle le design sur Internet et qui devient, par l'évolution permanente de la CGI, le responsable officiel de sa propre création peu de temps après. Ainsi, nombre de grands sites administratifs avec des éléments avancés de CGI se trouvent sous les auspices techniques de spécialistes entre 24 et 34 ans !
Aux E-U, le nombre de webmasters aux services des grandes administrations fédérales doit dépasser les 1000. Avec une avance de 2 à 4 ans pour le développement d'une communauté officielle, les webmasters du domaine ".gov" de 1998 peuvent déjà profiter de quelques services spécialisés. Le OIT (Office of Information Technology, www.oit.gov) travaille pour initier et former les webmasters du gouvernement. Dans le cadre de la politique fédérale des NTIC, le OIT propose des matériaux de base pour créer, lancer et entretenir un site ; il héberge des forums de discussion, des logiciels gratuits, une banque de données de référence et des services de conseil direct. Le OIT laisse le choix aux webmasters d'aborder leurs travaux par "do-it-your-self" avec le soutien des informations détaillés ou de chercher le conseil actif des spécialistes du OIT. Régulièrement, des sujets spéciaux NTIC sont traités dans le "Government Executive Magazine" qui en 1998 qualifie le programme du OIT de "This site is everything a federal IT professional needs to survive."
Récemment, un institut privé a été créé qui veut s'attaquer aux déficits en gestion de NTIC au sein du gouvernement. Avec le soutien du Vice-président, depuis mai 1998, ce "Federal WebManagement Institute" (FWI) renforce la tâche principale du OIT. Le FWI propose des "Leadership Courses" pour apprendre aux webmasters et à leurs supérieurs techniques le lancement et la gestion efficace de la CGI, les enjeux politiques les plus récents, les défis technologiques ainsi que l'approche de l'industrie technologique. Le FWI se vante de son monopole en matière de formation avec la phrase suivante : "Policy information for Federal Webmasters and Web Managers. Learn management, policy, and implementation that is taught nowhere else." En plus de cela, au niveau international la IWA a ouvert un chapitre spécialisé pour les "government webmasters". Dans cette section, les webmasters américains, canadiens, anglais, australiens, scandinaves ou encore japonais échangent leurs expériences.
En Allemagne et en France, ce monde est plus restreint, d'autant plus que les pouvoirs publics français ne cachent pas leur grand besoin de spécialistes en NTIC. En revanche, grâce au système centralisé de l'administration nationale de la France, le petit groupe des "webmestres publics" se connaît souvent des études ou de la formation administrative dans la capitale. Christian Scherer (Ingénieur des Mines, chef de plusieurs projets de NTIC et l'un des grands internautes publics de France) a fondé le "Club des Amis des Webmestres de l'Administration" (CAWA). Cette organisation informelle et ouverte invite ses membres au dialogue sur les NTIC dans le monde de l'administration française, la CGI incluse. Dans des cybercafés parisiens, une série de discours d'experts et de débats du CAWA ont eu lieu. Où qu'on demande au sein de l'administration française, le nom de "l'internaute No 1", Christian Scherer, est évoqué. L'engagement volontaire à la base et la créativité de ce fonctionnaire ingénieur du Ministère de l'Industrie font partie de ce que les Anglo-saxon appellent "grass-root work", une approche chère au monde décentralisé d'Internet.
En outre, à un niveau intermédiaire entre la politique et la technologie d'Internet au Secrétariat à l'Industrie est installée la commission de coordination interministérielle, SERICS ("Service des industries de communication et de service"). Sous les auspices du SERICS, qui s'occupe "du développement des autoroutes et services de l'information", sont gérés les nombreux appels à propositions et à subventions concernant ce secteur. En plus d'un "Observatoire des autoroutes de l'information" est mis en place un "guichet d'accueil" pour de nouveaux projets de NTIC. Dans ce service travaillent quelques spécialistes des sujets de CGI comme Pascal Lagarde, Michel Fontanel (modernisation des administrations) et Pascale de Sainte Agathe (multimedia, modernisation des services en ligne).
Chez les voisins allemands à Bonn, la structure officielle des webmasters est encore moins développée ; elle est quasiment inexistante. Premièrement, la tradition du gouvernement fédéral veut que chaque